Un nouveau docteur en islamologie

Soutenance de thèse en études arabes  - Jeudi 9 janvier – Lyon III – UCLy - Emmanuel Pisani op - « Hétérodoxes et non musulmans dans la pensée d’Abū  Ḥāmid al-Ġazālī (m.1111) -  sous la direction de Geneviève Gobillot et Michel Younès.

Frère Emmanuel Pisani, vous avez soutenu votre thèse de doctorat en philosophie études arabes à l’université d’état de Lyon III et en théologie à l’Université catholique de Lyon. Alors, est-ce une thèse en études arabes, en philosophie ou en théologie ?

Et bien c’est tout cela à la fois. En études arabes bien sûr puisqu’il s’agissait d’étudier la pensée d’un auteur arabophone, Abū Ḥāmid al-Ġazālī qui est mort en 1111 et que le Père Anawati, le fondateur de l’IDEO, comparait à Saint Thomas d’Aquin. Je me suis plongé dans ses ouvrages écrits en arabe. D’origine persane, il a aussi écrit en persan, mais là… je n’ai pas accès à cette langue. J’ai donc dû me contenter des traductions. Pour autant, le texte persan sous les yeux, j’ai essayé de vérifier la nature des racines dès lors que le texte en question pouvait avoir de l’importance pour mon propos.
En philosophie, car al-Ġazālī est un grand philosophe. On l’a accusé d’être responsable de la clôture de la philosophie dans l’islam sunnite à cause de son Tahāfut al-falāsifa, L’incohérence des philosophes. Mais cet ouvrage est un sommet de la philosophie. Il y réfute les philosophes en montrant les failles, les carences voire les inepties de certains de leurs propos. Mais cela est démontré sur la base de la raison. Il convoque la philosophie contre certaines thèses philosophiques. Averroès dans sa Réfutation du Tahāfut reconnaît dans sa préface la pertinence de bien des remarques de celui qu’on surnomma Ḥujjat al-Islām, La Preuve de l’islam. Seulement, il va encore plus loin et montre qu’il y a aussi des incohérences dans la critique d’al-Ġazālī.
En théologie enfin, parce qu’il est impossible de faire de la théologie des religions sans connaître les dites religions. L’étude des sources des autres religions est un préalable. Elle constitue donc un acte théologique comme le souligne le document Le christianisme et les religions rédigé par la CIT.

Se plonger dans les sources arabes est sans doute un exercice difficile. Depuis quand avez-vous entrepris cette recherche ?

Cela fait plus de dix ans que je fais de l’arabe. C’est un préalable indispensable. Mes premiers cours ont eu lieu à l’Université d’été à Digne, puis à l’Institut catholique de Toulouse. L’été, j’allais au Caire ou j’ai bénéficié d’une bourse de l’IDEO. Ensuite, j’ai fait le PISAI, l’Institut Pontifical d’Études Arabes et d’Islamologie. Parallèlement, j’ai mené une recherche en théologie des religions en comparant la foi islamique et la foi chrétienne à partir d’une polémique entre le Père Anawati et le Dr Barakat de l’Université al-Azhar. Ensuite, j’ai commencé à lire al-Ġazālī… et quand est venu le jour de commencer un doctorat, j’avais déjà une certaine connaissance de mon auteur. Certes, je ne suis pas bilingue. J’aimerais l’être, mais j’ai sans doute commencé trop tard. J’avais 30 ans ! En revanche, je suis suffisamment familier de cette langue pour pouvoir embrasser ces textes, m’y repérer, les déchiffrer, les comprendre, les questionner, les mettre en relation. J’ai pu à plusieurs reprises corriger des analyses existantes ou des traductions lorsqu’elles existent.

Quel est le sujet de votre thèse et comment en êtes-vous venu cette question ?

J’ai étudié la pensée d’Abū Ḥāmid al-Ġazālī sur les non musulmans. C’est le Père Caspar qui m’inspira ce sujet tandis que je faisais mes premiers pas en islamologie au PISAI. La lecture d’un de ses articles parus dans Islamochristiana attira mon attention sur cet auteur et son Fayṣal al-tafriqa bayna l-islām wa-l-zandaqa dans lequel il dessinait des perspectives audacieuses pour penser une théologie des religions. Mon intérêt, puis l’enseignement de cette discipline théologique à l’Institut Catholique de Toulouse, me rappelèrent qu’il existait aussi en islam des théologiens des religions et non des moindres. D’autres sujets possibles avaient pourtant retenu mon attention dans l’éventualité d’un doctorat. Je pensais notamment à Keneth Cragg et à la théologie de l’islam qu’il élabore dans ses très nombreux écrits si peu connus du monde francophone. Mais une promenade estivale dans les rues fleuries du Trastevere avec le frère Emilio Platti à l’issue des journées romaines me fixa définitivement sur mon premier auteur : ce sera al-Ġazālī.

Qui dit thèse dit directeur. Dans votre cas, vous en avez eu donc deux. Qui sont-ils ? Comment les avaient vous choisis ?

Pour la direction de cette recherche, un nom me vint immédiatement à l’esprit : Madame Geneviève Gobillot. Je l’avais entendue à un colloque à Toulouse en 2007 sur Ibn Kammunā et j’avais apprécié la clarté et la perspicacité de son exposé. Depuis lors, j’avais lu ses publications, qu’il s’agisse de ses livres sur al-Ḥakīm al-Tirmiḏī ou de ses nombreux articles sur le Coran, les mystiques et ses recherches sur l’intertextualité. Je connaissais aussi ses travaux par l’intermédiaire du frère Michel Cuypers, spécialiste de la rhétorique coranique et chercheur à l’Institut Dominicain d’Études Orientales du Caire. Il me restait donc à prendre contact en espérant qu’elle accepterait de suivre mon travail. La porte de sa maison me fut immédiatement ouverte. D’emblée je me suis trouvé dans une ambiance de réflexion et de recherche scientifique. Passionnée par ses travaux sur le Coran, elle me partagea ses découvertes et me souligna l’importance de la terminologie arabe pour la rigueur de l’étude. Elle m’écouta, me confirma dans l’intérêt de ma recherche, me transmis déjà des clefs pour la définition d’une problématique et pour donner à ce doctorat l’épaisseur scientifique qui lui revient. En pleine commémoration du neuvième centenaire de la mort de mon auteur, elle m’encouragea aussi à organiser un colloque avec deux autres doctorants à Lyon III, Yosra Garmi et Ndiouga Kebe. Ce fut une belle aventure intellectuelle et l’occasion aussi d’échanges fructueux avec des spécialistes d’al-Ġazālī. Ne vivant pas à Lyon, je dois dire que j’ai pu apprécier les technologies modernes qui nous ont permis un échange fréquent. L’apprenti chercheur est parfois esseulé devant la difficulté de la matière. Je n’ai pas manqué d’accompagnement, d’encouragement aussi, de confirmations de mes intuitions et d’une attention très soutenue à chacune des phases rédactionnelles afin de rester vigilant à la scientificité de la méthode, de l’analyse et de l’expression. Mais un directeur de thèse est aussi un maître. En le fréquentant, en le lisant, on se met à son école, et je dois dire qu’à bonne école j’ai été.
Quant à la partie « théologique », je dois reconnaître qu’il y a des coïncidences heureuses puisque s’il existe en France un théologien à même de suivre mon travail, il est à Lyon. Michel Younès, en effet, a soutenu une thèse sur al-Aš‘arī et le kalām et il est responsable du Centre d’Études des Cultures et des Religions à l’UCLy. À notre première rencontre, il m’offrit un exemplaire de sa thèse dans un accueil courtois et déjà amical. En la lisant et la relisant, je m’imprégnais de la démarche du théologien interrogeant une question d’islamologie. J’ai vécu cette cotutelle comme une grâce, celle de la complémentarité des approches et des regards. Les questions que me posait mon codirecteur m’ont en effet aidé à préciser ma pensée, à l’affiner aussi, à éviter la précipitation ou à synthétiser l’analyse. En écoutant les remarques et critiques qu’il formulait au cours de la rédaction de mon travail, j’ai pris la décision de sabrer une partie de ma recherche. Décision rude sur le moment, mais décision qui s’imposait évidemment. Parce que la conversation est importante, j’ai découvert aussi grâce à Michel Younès l’usage de Skype, un monde qui rapproche les tables de travail et les laboratoires de recherche.

Est-ce original pour un dominicain que de s’adonner à l’étude de l’islam ?

Pas du tout !  Au contraire, c’est très dominicain ! Dès la naissance de l’Ordre des frères prêcheurs, les dominicains se sont impliqués dans une activité missionnaire intense en Orient. Le troisième Maître de l’Ordre, Raymond de Peñafort (1238-1240) fonda diverses écoles de langue arabe dont le Studium Arabicum de Tunis. Le catalan Raymond Marti (1230-1284) qui y étudia, devient un spécialiste des philosophes arabes et justement déjà d’al-Ġazālī. Il fut aussi un brillant apologète dans son œuvre majeure, Pugio Fidei adversus Mauros et Judaeos, adaptation de la Somme contre les Gentils de Saint Thomas d’Aquin formulée à partir des objectifs des juifs et des musulmans. Mon travail veut donc s’inscrire dans la continuité de ces aînés, modèles de travail et d’ardeur intellectuelle.

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