Le pape Jean XXIII et Istanbul

Par le fr JM Mérigoux.

Le  30 septembre 2013, le pape François a annoncé que le  la canonisation des bienheureux  Jean XXIII et Jean Paul II aurait lieu l’an prochain, le 27 avril  2014. Cette annonce  nous invite à chercher à mieux connaitre ces deux témoins du christianisme. Si la personnalité  de Jean Paul II est souvent plus présente à l’esprit  de nos contemporains, Jean XXIII, reste l’inoubliable  « Bon pape Jean »,  « le pape  Roncalli »,  qui reste devant l’histoire « le Pape du concile Vatican II».


 Rappelons les noms des papes du XXe siècle  qui ont  précédé  Jean XXIII : Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII, et les papes  qui l’on suivi : Paul VI,  Jean Paul Ier,  Jean Paul II et, maintenant le  pape François.
C’est le futur Jean XXIII, alors qu’il était encore Mgr Roncalli,  représentant du Saint-Siège auprès du gouvernement de la République turque, de 1935 à  1944, que, ce soir,  je voudrais évoquer  avec vous.  Ces années passées à Istanbul m’ont semblé avoir  profondément marqué le futur pape, c’est pourquoi  il m’a paru important de s’y intéresser.
L’idée de cette causerie
Ayant fait ces dernières années de nombreux séjours à Istanbul, l’ancienne Constantinople, pour rencontrer les chrétiens d’Irak qui  ont dû partir de  leur pays du fait des guerres et des troubles  et qui transitent sans cesse par cette ville pour rejoindre des terres d’accueil, je m’étais spontanément  intéressé aussi au séjour que fit dans  cette immense métropole le futur  Jean XXIII. 
A Istanbul en effet je rencontrais  souvent son souvenir dans les lieux où il avait vécu et exercé son ministère ; parfois  aussi  des personnes d’un certain âge,  pouvaient me parler de celui qui avait été leur évêque, et qui,  exemple, leur avait fait faire la première  communion. 
C’est alors que je me suis demandé si le séjour de Mgr Roncalli à Istanbul, comme Délégué apostolique en Turquie, n’avait pas été une  sorte de préparation providentielle pour  celui qui, un jour,  aurait l’idée de faire l’ aggiornamento de l’Eglise, de la  « mettre à jour » et pour cela de convoquer  un Concile. 
C’est peut-être à Istanbul que s’était  développé en lui cet horizon universel, vraiment «catholique», qui allait marquer son pontificat : sa vision très «complète» de l’Église catholique, à la fois orientale et occidentale : l’importance qu’il donna aux rencontres œcuméniques avec l’Eglise grecque orthodoxe  et  l’expérience de la vie dans la société  turque,  à la fois laïque  et musulmane.
 Souvenirs de Mgr Roncalli à Istanbul


On trouve des souvenirs du séjour stambouliote de Mgr Roncalli en plusieurs endroits de la ville  mais  tout d’abord dans la maison qu’il habitait, la Délégation apostolique qu’il aménagea  fort bien, avec un oratoire où il priait et célébrait la messe et où, récemment, le père Georges Marovitch, gardien du lieu, a organisé  un petit musée où il a regroupé ses affaires personnelles, dans son bureau et sa chambre. 
Le fait que la municipalité d’Istanbul, en 2000, ait officiellement appelé la rue où se trouvait cette résidence   Papa Roncalli Sokak  caddesi,  « Rue du pape Roncalli », en dit long sur l’estime que lui porte la Turquie qui, de surplus, lui a décerné  le  titre de « Türk dostu », c’est-à-dire d’«Ami des Turcs ».
La nouvelle appellation  de cette rue a aussi donné lieu, du 8 au 10 décembre 2000, à un bel hommage rendu par ce pays musulman à Mgr Roncalli. Organisée par le ministre de la culture, cette célébration regroupa autour du cardinal Paul Poupard, représentant du Saint-Siège, le Patriarche  grec orthodoxe Bartoloméos Ier, le Patriarche arménien grégorien et des évêques d‘Europe.
Le ministre de la Culture, Istemihan Talay,  déclara en inaugurant cette rencontre, le 8 décembre : «Quelle joie pour nous tous qui, tout en conservant nos différentes croyances,  pouvons nous  réunir en vue de créer un monde d’amour et donner un bel exemple à l’Humanité».  Le président des Affaires religieuses fit l’éloge de tous les artisans de paix : «Nous vivons à une époque où la technologie  a fait de notre monde un grand village sans frontières. Nous devons faire connaitre aux hommes le Dieu unique. Loin  de tous préjugés, nous devons nous rapprocher et, dans la mesure du possible, nous entraider. Nos dialogues et notre façon de vivre  doivent être un  exemple pour le monde entier».
Le 9 décembre eut lieu à l’Opéra d’Istanbul, un concert offert par le ministère de la Culture. Et c’est donc  le 10 décembre que, selon la décision de la mairie du quartier de ŞiŞli, la rue de son ancienne résidence fut appelée « Rue  du pape Roncalli».
Le  ministre de la culture écrivit à cette occasion : «Le peuple turc, qui  a le sens de l’amitié, n’oubliera par Roncalli à l’avenir comme au présent, et gardera ouverte la porte de l’amitié et de l’amour, entrouverte par Lui… »


Si au temps de Mgr Roncalli,  les ambassades avaient déjà été transférées à Ankara, la nouvelle capitale de la République turque, la Délégation apostolique  qui représentait le Saint Siège auprès des catholiques du Pays, se trouvait à Istanbul ; ce n’était pas une nonciature  mais une simple représentation du Vatican  auprès de la République de Turquie. C’est à Ankara que se trouve maintenant la nonciature, puisqu’il y a, depuis 50 ans des relations diplomatiques entre les deux Etats.
Aujourd’hui on peut toujours admirer, à Istanbul, les bâtiments des anciennes ambassades des pays européens, souvent situées sur  la célèbre  avenue, istiqlal cadesi : tel le « Palais de France » qui domine le Bosphore, aujourd’hui devenu  simple consulat ; l’immense ambassade d’Angleterre qui donne sur la Corne d’or ; celle d’Allemagne ;  de Russie, des Pays Bas avec leurs somptueuses portes en fer forgé, qui ne sont donc maintenant que des consulats où l’on fait longuement la queue pour obtenir des visas.
L’ancienne maison de la  Délégation vaticane à Istanbul est toujours le pied à terre du nonce lorsqu’il vient d’Ankara à Istanbul, et c’est là qu’ont logé les papes qui ces dernières années  sont venus en Turquie : Paul VI, Jean Paul II et Benoit XVI.
Un autre  grand souvenir de Mgr Roncalli c’est, tout proche de son ancienne résidence,  la cathédrale latine du Saint Esprit, qui était son église propre en tant que Vicaire apostolique de Constantinople, fonction qu’il cumulait avec celle de Délégué du Saint-Siège.
Sur le bas-côté de l’église se trouve maintenant un tableau représentant le pape Jean XXIII, avec sur sa gauche l’église Sainte-Sophie de Constantinople, et sur sa droite la basilique Saint-Pierre de Rome. C’est dans cette cathédrale qu’il célébrait la messe, prêchait et rencontrait les fidèles. C’est dans cette cathédrale qu’ont successivement célébré l’Eucharistie,  Paul VI, Jean Paul II et Benoît XVI lors de leurs visites en Turquie : il y a dans le chœur de l’église des plaques qui commémorent ces visites. 
     Le couvent dominicain d’Istanbul, au quartier de Galata, garde  le souvenir des visites que lui faisait Mgr Roncalli. Situé dans l’ancien quartier des Génois, tout proche de la Corne d’Or, il fut fondé en  1299 et fut durant des siècles, après la chute de Saint Jean d’Acre en 1291, le centre de l’apostolat en Orient des Dominicains que l’on appelait alors les  « Frères Pérégrinants en Orient pour le Christ».
Il y a  dans le salon de ce couvent, un fauteuil rouge où  Mgr Roncalli  s’asseyait lorsqu’il venait en visite ou pour faire  une journée de retraite spirituelle. Il y a aussi, sur le mur, encadré, le texte autographe de sa bénédiction accordée aux  Dominicains  pour les remercier de leur hospitalité.
Comme en témoigne  son « Journal de l’âme », les années passées en Turquie, de 1934 à 1944, ont profondément  marqué le futur  pape du Concile, c’est pourquoi j’ai intitulé  ma causerie :
 «De Constantinople à Rome » ou   «De Sainte-Sophie à Saint-Pierre»


Petite notice biographique
Angello Giuseppe Roncalli naquit le 25 novembre 1881, à Sotto-il-Monte, près de Bergame, dans le nord de l’Italie, dans une famille de cultivateurs. Il entra au séminaire de Bergame en 1893, compléta ses études à Rome et fut ordonné prêtre le 10 août 1904. A la mort de l’évêque de Bergame, son successeur Mgr Radini-Tedescchi, rappela l’abbé Giuseppe pour en faire son secrétaire. Mobilisé en 1915, il devint, après la guerre, directeur spirituel au séminaire de Bergame.
Nous pouvons évoquer, ce soir, l’un des nouveaux cardinaux crées tout récemment par le pape François : le cardinal Loris Capovilla, car c’est le biographe par excellence du pape Jean XXIII, il est surnommé « la mémoire vivante du pape » et il a écrit en 1967, sa biographie : « Papa Giovanni, Segno dei tempi » suivie d’une grande interview publiée en  1994. Né le 14 octobre 1915, prêtre du diocèse de Venise, où il prêcha beaucoup à la radio du diocèse, il fut secrétaire  du cardinal Roncalli et le suivit à Rome lorsqu’il devint pape.  Expert au Concile, il se retira ensuite dans le village natal de Jean XXIII, à Sotto-il-Monte, où il se trouve toujours, avec ses 99 ans,  fidèle gardien de la mémoire du plus illustre des Roncalli.
En 1922 Joseph Roncalli entra au conseil supérieur de la Propagation de la Foi, et sur la suggestion  du cardinal Tisserant, alors consulteur à la Congrégation de l’Eglise Eglise orientale, le pape Pie XI, le nomma, le 3 mars 1925, «Visiteur» à Sofia en Bulgarie.  Il fut alors ordonné évêque à Rome le 19 mars 1925, et arriva en Bulgarie le 25 avril de la même année. Il y restera dix ans, de 1925 à 1935. Ce furent « de rudes années » dira-t-il un jour. Le 15 novembre 1934, il était nommé Délégué apostolique en Turquie où il arriva le 5 janvier 1935.


            Dix  ans à Istanbul
Dans la Turquie d’Atatürk, la situation d’un Délégué apostolique entre 1935 et 1945, n’était pas facile et par la suite la guerre en 1939 n’arrangea rien. Mustafa Kemal, est cet homme politique, surnommé Atatürk le « Père des Turcs » qui a marqué profondément l’actuelle Turquie.  Né à Thessalonique en 1881, devenu général après sa victoire lors de la bataille des Dardanelles, il devint en 1920, président de l’Assemblée nationale d’Ankara, à la tête de la nouvelle Turquie qui remplaçait l’Empire ottoman qui s’était écroulé  avec l’Allemagne à la fin de la première guerre mondiale. En 1922, il avait déposé le dernier sultan et pris d’énergiques mesures de laïcisation des institutions et imposé l’alphabet latin  en1928.
 Sous le régime d’Atatürk la Turquie était un  pays neutre et dès lors  on conçoit facilement que le diplomate du Saint-Siège, de nationalité italienne, durant la guerre qu’il allait y connaitre aurait pu être tenté de prendre parti pour un camp ou pour un autre, mais le Délégué saura rester parfaitement neutre.
Le 5 janvier 1935, Mgr Joseph Roncalli arriva à Istanbul à la fois Délégué auprès de la Turquie et comme Administrateur du Vicariat Apostolique de Constantinople, chargé  de tous les catholiques du pays. 
Le lendemain de son arrivée, le 6 janvier, en la fête de l’Epiphanie, il prit possession de la cathédrale du Saint-Esprit. C’est une belle église de style basilical construite en 1846. Dans la cour se dresse la statue du pape Benoit XV, le bien surnommé «Protecteur de l’Orient» car durant la Première guerre mondiale il fit beaucoup pour l’Orient, spécialement par son aide aux Arméniens atrocement éprouvés par les grands massacres.


Le regard œcuménique du Délégué
Le 25 janvier 1935, son deuxième acte significatif, peut être « prophétique », ce fut la clôture de l’octave de prières pour l’Unité des chrétiens : ce sera en effet, 24 ans après, un 25 janvier 1959, qu’après la messe célébrée à la basilique Saint-Paul hors les Murs, dernier jour de la semaine de prière pour l’Unité des chrétiens, semaine à laquelle il était personnellement fidèle depuis Istanbul, que Jean XXIII annoncera l’ouverture d’un concile œcuménique pour l’aggiornamento de l’Eglise. 
Au moment de  l’arrivée de Mgr Roncalli à Istanbul, l’ancienne Constantinople, il se sait responsable de 35.000 catholiques : il y a les Latins catholiques de diverses nationalités : Français, Italiens, Allemands, Autrichiens  et il y a les catholiques orientaux : Melkites, Chaldéens, Syriens, Arméniens, Maronites et Bulgares. 
Quant aux Eglises non-catholiques elles sont nombreuses : quelques 100.000 chrétiens orthodoxes avec lesquels il cherchera toujours à établir de bonnes relations : les Grecs-orthodoxes, dont le Patriarche Photius II réside au quartier du Phanar ; l’Église syrienne orthodoxe au quartier de TarlabaŞa ; les Russes orthodoxes et le Patriarcat arménien apostolique au quartier de Qom KapI, sur le bord de la mer de Marmara.
Le 25 janvier de 1934, dans la cathédrale du Saint –Esprit, Mgr Roncalli fit, en français, une importante prédication, dans laquelle on voit qu’il a bien conscience de la situation : «L’Eglise, dit-il,  n’est pas attachée à telle ou telle nation, mais toutes les nations, sans distinction aucune, sont appelées à se rassembler sous sa bannière… et, en fondant son Eglise,   Jésus lui a donné la marque de l’unité, le sceau de la divinité, qui la distingue de toutes les autres entreprises et institutions humaines. Il n’a pas fondé les diverses Eglises chrétiennes, mais son Eglise ; ecclesiam meam. Et l’ayant créée, il l’a envoyée conquérir le monde… La désunion des chrétiens est une « lacération du plan divin ».


La Turquie, un pays musulman
A l’époque où le Délégué prêche, il est encore difficile d’établir de bonnes relations avec les autorités turques, non parce qu’elles soient mal intentionnées à son égard, mais parce qu’elles sont en train d’instaurer un Etat totalement laïque dans une société très marquée par l’islam et par la civilisation musulmane traditionnelle héritée de l’Empire ottoman.
Les héritiers politiques des « Jeunes Turcs », ont brisé le pouvoir du calife et des mollahs, les hommes de religion musulmans : le sultanat a été aboli en 1922 et Mehmet VI, le dernier sultan a quitté la Turquie et dès lors ils ne voient  pas pourquoi le pouvoir des prêtres chrétiens devrait subsister. Dans le mois qui suit l’arrivée de Roncalli, La Vita Catholica, l’hebdomadaire diocésain est supprimé ainsi que toutes les autres publications susceptibles d’être interprétées comme « propagandes religieuses ».
Mgr Roncalli écrit, non sans humour, à l’évêque auxiliaire de Bergame le 3 février 1935 : « Je ne sais pas ce que je vais dire  dans ma lettre pastorale de carême  ni si elle pourra être publiée. La seule chose qui me soit permis de parler c’est de  prière et de liturgie. Les vertus théologales elles-mêmes sont bannies. J’espère qu’il sera  du moins possible de parler  de la  charité… »
A cette époque Atatürk réduit brutalement toute opposition : « Après avoir  pendu tous les hommes influents  du pays connus pour s’opposer à sa politique, et avoir emprisonné les rivaux de moindre importance, Mustafa Kemal peut  maintenant  faire le point… »


« Faisant le point » en 1935, Kemal  décide de s’en prendre à l’habit religieux chrétien. Puisque les musulmans ont dû renoncer au « fez » (une coiffe pratique pour la prière musulmane, car il n’a pas de rebords) au nom de la modernité, de l’occidentalisation,  et qu’ils ont dû mettre un chapeau, la casquette occidentale, synonyme de reniement de l’islam, les chrétiens doivent aussi suivre cet exemple de laïcisation. Tous les habits religieux sont abolis par une loi qui entrera en application le 13 juin 1935.
Roncalli ne prend pas cette loi trop au tragique, on peut lire dans une de ses lettres : « A partir de juin tous les prêtres, moi-même et les religieux de ce pays devront revêtir des habits séculiers », mais en fin de compte il écrit à un prélat du  Vatican : «Quelle importance que nous portions la soutane ou des pantalons tant que nous proclamons la parole de Dieu ».
Un dimanche, après la messe, il sortit de la sacristie de la cathédrale en pantalon, donnant ainsi l’exemple à son  clergé. 


Mgr Roncalli et les écoles chrétiennes
Un problème très sérieux pour le Délégué fut celui de la contrainte exercée par le gouvernent sur les écoles chrétiennes. Ces écoles étaient nombreuses et florissantes. Les écoles tenues par les Frères des Ecoles chrétiennes, disciples de Saint Jean Baptiste de la Salle, étaient nombreuses à Istanbul comme dans toute la Turquie : leur grand collège Saint-Joseph à Kadiköy, l’ancienne Chalcédoine, sur la rive asiatique, face à Istanbul ; l’école Saint-Benoit des Pères lazaristes à Karaköy ; l’école de Pangalti des Arméniens catholiques mekhitaristes ; le grand collège des sœurs de Notre Dame de Sion, tout proche de la cathédrale ; celle ce Sainte Pulchérie des Filles de la Charité de saint Vincent de Paul ; l’école de Don Bosco des Salésiens et plusieurs autres encore, italienne et autrichienne.
 Dès son arrivé en Turquie, Mgr Roncalli avait pris contact avec les Frères des Ecoles chrétiennes,  une congrégation  qu’il avait beaucoup fréquentée lorsqu’il était en Bulgarie et dont il a pu dire : « Ce sont les Frères qui m’ont appris le français que je sais » ; en effet il connaissait très peu cette langue à son arrivée en Bulgarie. Le Frère Ange Michel, l’historien des écoles des Frères en Turquie, a raconté l’histoire de ce frère Félix qui dirigeait l’école des frères de Pancaldi à Istanbul et recevait souvent la visite et des aides matérielles et spirituelles de Mgr Roncalli leur voisin: ce dernier ayant remarqué les grandes qualités d’éducateur du frère l’appelait amicalement son « chanoine honoraire de la cathédrale » ; plus tard, devenu Pape, il demandait des nouvelles du frère Felix dont il avait appris la grave maladie. 
Dès la première année de sa présence, les Frères des Ecoles chrétiennes durent  fermer quatre de leurs huit écoles. Les Sœurs de Notre-Dame de Sion furent contraintes de fermer deux de leurs écoles, mais s’arrangèrent pour agrandir celle qui était proche de la cathédrale. C’est dans cette école que la sœur  Emmanuelle, bien connue des chiffonniers du Caire,  était alors enseignante ; très heureuse avec ses élèves turques, elle allait aussi visiter les  bidonvilles.  Sœur Emmanuelle a rappelé qu’elle-même et ses Sœurs de Sion, elles  connaissaient bien le Délégué : pendant l’été Mgr Roncalli prenait du repos dans leur maison de campagne, à Terapya, sur le Bosphore et il était alors leur aumônier et leur célébrait la messe. C’est à l’une de ces messes, le 2 aout 1939, qu’il rencontra Von Papen, le représentant du gouvernement  allemand, venu assister à la messe en  voisin.
Le Vatican pressait alors Roncalli de résister à  toutes les contraintes qui touchaient les écoles, mais comme il n’avait pas de vrai statut diplomatique et il ne pouvait pas faire grand-chose. Tout cela en tous cas l’invitait à intensifier son travail pastoral d’évêque : prédications, cérémonies religieuses, assistance spirituelle ; il voulait être pour les prêtres et les fidèles un guide, non un réformateur. 


La résidence du Délégué
Roncalli s’occupe aussi  d’aménager la petite maison de la Délégation  apostolique, aujourd‘hui dans la rue qui porte son nom : chapelle, bibliothèque, archives ; il créa avec le personnel de cette maison une vie commune de prière et de fraternité. Sur son bureau  il y avait d’un côté le poste de radio « Philips », de l’autre le téléphone « Siemens ». C’est dans sa chambre qu’il met les nombreuses photos de sa famille, car dans son bureau de travail il ne doit y en avoir aucune, car dit-il, un représentant du Vatican doit être «comme Melchisédech, sans père ni mère».


Joseph Roncalli et sa famille
En juillet 1935,  il a la douleur d’apprendre le décès de son père à Sotto-il-Monte, mais il n’est pas question pour lui d’aller assister aux funérailles car il est trop indispensable à la Turquie en cette période très tendue pour de la vie de l’Église. Pour consoler sa mère il lui raconte dans ses lettres, l’importance des célébrations qui ont eu lieu à Istanbul à l’occasion du décès de son père, signe d’une immense solidarité amicale et spirituelle : affluence de visiteurs à la Délégation pour présenter les  condoléances ; un office très solennel célébré à la cathédrale au cours duquel 75 chanteurs ont interprété la messe de Lorenzo Perosi, son compositeur préféré ; des centaines de messes célébrées à son intention ainsi que des milliers de communions. Mgr Roncalli, dit qu’il trouve une consolation dans la pensée que si ses parents n’avaient pas fait le sacrifice de leur fils pour l’Église, personne n’aurait jamais tant « songé à  lui, notre pauvre et cher père, ni  n’aurait prié pour lui ». 
La correspondance de Joseph Roncalli avec sa famille est fort abondante, elle a été éditée sous le titre de « lettres à ma famille » : 727 lettres, dont 187 sont envoyées d’Istanbul1.
Le 20 février 1939, ce fut la mort de sa mère à Sotto-il-Monte :  le 28 février, il écrit à ses sœurs et à ses frères : « Au fond notre douleur est adoucie par la pensée que tout est arrivé selon la volonté de Seigneur, et qu’à son terme la vie de notre chère Maman a été couronnée des vertus et des mérites que cette sainte femme avait su acquérir par de longues années de fidélité aux principes chrétiens dans lesquels elle avait été élevée et a toujours élevé tous ses enfants sans exception… Ici, le jeudi 23, l’office funèbre célébré dans la cathédrale du Saint-Esprit a été très solennel. Il y avait cette fois une participation du consulat d’Italie. Tout le clergé était présent ainsi qu’une délégation de toutes les maisons religieuses et un grand nombre d’autres personne. Je pensais qu’on ne pourrait dépasser ce qui avait été fait pour notre cher père. Cela  a  été  dépassé au contraire. Un autre office funèbre a été célébré aujourd’hui - pour le septième jour - dans la basilique Saint-Antoine… Le trentième jour, l’office sera célébré  dans l’église Sainte-Marie, celle dans laquelle on descend, vous la rappelez-vous ? Elle est desservie par les Frères Mineurs…
Je vous invite, ainsi que mes frères, à prier pour moi. J’espère que la nomination du nouveau Pape n’apportera  rien de nouveau pour moi. D’autant  que  je suis très bien ici et que je n’aimerais pas changer. Vous connaissez ma pensée. Mais l’avenir est toujours incertain 2». 
Pie XI était décédé  en 1939.
Une source essentielle pour connaitre la vie intime de Roncalli, et tout spécialement pour son séjour en Turquie, c’est son Journal de l’âme, publié à Paris en 1964, par les éditions du Cerf3.


L’invasion de l’Éthiopie
Le 2 octobre  1935, l’Italie envahit l’Abyssinie.  Ce coup monté par Mussolini contre le dernier état souverain en Afrique a pour but de faire « sa place au soleil » pour l’Italie et de manifester les vertus martiales  du fascisme. Le Vatican est embarrassé. La Société  des Nations décide des sanctions contre l’Italie. Mais pour le peuple et pour beaucoup dans le clergé italien, leur pays a bien  le droit d’avoir un empire colonial, mais, pour obtenir la soumission de ce pays on massacre, on bombarde un  peuple qui a une  très longue tradition chrétienne. En Italie même, les gens sont conditionnés par la propagande qui exalte les bienfaits de la civilisation qui vont être apportés  à un peuple africain plongé dans les ténèbres. Cette guerre aboutira à la destruction de l’ancienne Église d’Ethiopie. Le 2 décembre 1935, d’Istanbul, il écrit à sa famille : « Ces mois-ci le monde entier est en ébullition, il faut prier pour ce monde si agité. Il faut prier spécialement  pour notre Italie… espérons et prions  afin  que la guerre cesse  bientôt »4 .


         La nécessaire inculturation
Pour l’évêque Roncalli, il y a aussi en Turquie des problèmes d’un autre ordre : début 1936, il décide d’introduire quelques mots de turc dans la liturgie. Il décide qu’à partir du 12 janvier, les « louanges divines » (Dieu soit Béni, Béni soit son saint Nom) doivent être dites en turc. C’est un petit changement qui témoigne de son désir d’acclimater l’Église dans le peuple turc. Ce que l’on appelle de nos jours « l’inculturation ».
Mais ces changements ne sont pas appréciés par tous. Roncalli note alors : «Quand on récita TanrI Mubarek olsun (Dieu soit béni), beaucoup quittèrent l’Eglise mécontents… (Mais) je suis satisfait. Le dimanche, l’évangile fut lu en turc devant l’ambassadeur français…aujourd’hui la litanie en turc devant l’ambassadeur d’Italie… L’Eglise catholique respecte tout un chacun. Le Délégué apostolique est un évêque pour tous  et tâche d’être fidèle à l’Evangile, qui ne reconnait pas de monopole national, qui n’est pas fossilisé et qui regarde vers l’avenir»5. 
Pour Roncalli, ces innovations linguistiques sont une façon de rendre l’Eglise plus authentiquement « catholique », mais il est dénoncé à Rome.  Il note alors dans son carnet de retraite d’octobre 1936 : « Ce qui m’est très pénible, c’est  de constater la distance  qui existe été ma façon de voir les situations sur place, et certaines manières de juger les mêmes choses à Rome : c’est ma seule vraie croix »6


Mission en Grèce
En même temps qu’il avait été nommé représentant pontifical en Turquie Mgr Roncalli avait été nommé à un poste identique en Grèce ; il eut donc à se rendre plusieurs fois dans ce pays voisin, mais bien différent.
Sa responsabilité  de la Grèce tout autant que de la Turquie constituait pour lui un problème. Aux yeux  de la Grèce « orthodoxe » il est encore plus «suspect» qu’aux yeux de la Turquie « post-islamique ». Ses difficultés sont dues pour une part  au manque de tact de son prédécesseur à ce poste, lequel après s’être introduit clandestinement dans le pays, l’avait parcouru dans une voiture arborant le drapeau papal.  Roncalli prendra soin d’avait toujours ses papiers bien en règle. En bon historien de l’Eglise, il n’ignore pas la méfiance des  Grecs à l’égard des Latins que l’on continue toujours à appeler des « Francs», une méfiance qui remonte à la terrible expérience des Croisades, et surtout celle de la quatrième croisade en 1204, lorsque les Vénitiens, pillèrent, fient des massacres et profanèrent l’église Sainte-Sophie : en étudiant les archives des Croisades il sait que « les Vénitiens et les Croisés pillaient tout ce qui leur  tombait sous la main » : les vols, les viols, les pillages des « Francs » restaient gravés dans toutes les mémoires.
Ces anciennes blessures historiques étaient ouvertes à nouveau par la politique méditerranéenne agressive de Mussolini. A Athènes Roncalli ne peut pas circuler en voiture car le bombardement de Corfou par les  Italiens en 1923, fait qu’on distingue toujours mal entre « Vatican » et « Italie ». Comme les Orthodoxes sont hostiles et méfiants à l’égard du Saint-Siège et du Pape, Roncalli, doit tout faire  « en douceur, avec prudence  et avec une extrême délicatesse ».  Pour lui, les difficultés avec les Grecs sont plus grandes qu’avec les Turcs. Mais à la mort d’Atatürk, le 10 novembre 1938, Roncalli est en Grèce et il le regrette. C’est à cette époque que Pie XI publie ses  deux encycliques qui portent un coup aux deux systèmes collectivistes, le nazisme et le communisme. Il semble que Roncalli fit allusion à ces documents dans son sermon de l’Epiphanie à Istanbul, en 1938.


Rencontres œcuméniques
Plusieurs fois Mgr Roncalli eut l’occasion de prendre contact avec le « Fanar » à Istanbul qui  le lieu où se trouve le Patriarcat grec-orthodoxe, au bord de la Corne d’or. C’est historiquement la quatrième résidence des Patriarches grecs-orthodoxes depuis la prise de Constantinople en 1453 ; expulsés alors de Sainte-Sophie, ils le furent ensuite de l’église des Apôtres où ils avaient été transférés, puis de celle de Marie Pamacaristos, pour s’installer finalement au quartier du Fener.
A l’occasion des funérailles du patriarche Photius II, il put féliciter son successeur Benjamin Ier. Plusieurs observateurs ont vu là un signe avant-coureur, préfiguratif peut-être, de la rencontre entre Paul VI et Athenagoras à Jérusalem en 1965 et, selon les  dernières nouvelles, on peut ajouter de la rencontre prévue prochainement entre la pape François et le patriarche grec-orthodoxe de Constantinople, Bartholoméos Ier, à Jérusalem.

  
Les rapports avec le gouvernent
Depuis la proclamation de la République par Atatürk en 1923, la capitale avait été transférée à Ankara. Mgr Roncalli dit qu’à Istanbul il vit «dangereusement». Bien qu’aux yeux du gouvernement turc il ne soit pas un diplomate accrédité, il se rend régulièrement à Ankara avec l’autorisation de la police, pour se faire connaitre des ambassadeurs  sympathiques : en 1935-36 il s’agit surtout des ambassadeurs britannique, américain, français, hollandais, belge, polonais, tout en ayant soin, par prudence, de ne pas consacrer trop de temps à l’ambassadeur d’Italie.


Les retraites spirituelles du Délégué
Très importantes et nombreuses dans ses lettres sont les évocations des retraites spirituelles qu’il fit à Istanbul. On peut constater la grande place  dans sa vie spirituelle de ces retraites, habituellement prêchées par un Père jésuite : elles ont lieu dans la résidence des Jésuites, à AyazpaŞa, quartier qui domine le Bosphore, où se trouvent aujourd’hui l’église et la résidence du Vicaire patriarcal des Syriens-catholiques : c’est là que Mgr Roncalli se rend régulièrement avec son clergé pour ces exercices spirituels.


Lettre du 12-18 novembre 1939, écrite durant la retraite chez les Jésuites :
« Le P. Elia Châd, supérieur des Jésuites, nous donne les points de méditation selon la méthode de saint  Ignace, et il fait bien… Je constate toutefois que, même pour mes prêtres et pour les évêques, cette façon de donner à petites doses pour être fidèle à la méthode et de laisser le reste au génie de chacun, n’est pas pratique. Nous sommes tous un peu des enfants, et avons besoin d’être guidés  par la  voix vivante de celui qui nous présente la doctrine toute préparée. Donc, la méthode de saint Ignace, mais adaptée aux formes de vie moderne…
Dans quelques jours - le 25 de ce mois – j’aurai cinquante-huit ans…il me semble que toutes les années  au-delà de cet âge me seront accordées en surplus. Seigneur, je vous remercie... Quand vous voudrez, je suis prêt… Je prends la résolution spéciale, comme pratique de mortification, d’étudier la langue turque. En savoir encore si peu, après cinq ans de séjour à Istanbul, c’est une honte, et cela montrerait que je comprends mal la portée de ma mission, s’il n’y avait à cela de justes motifs et des excuses. Je vais m’y mettre avec ardeur ; la mortification sera pour moi une raison d’y trouver du plaisir. J’aime les Turcs, j’apprécie les qualités naturelles de ce peuple qui a aussi sa place marquée sur le chemin de la civilisation. Je ne ferais pas de grands progrès ? Cela n’a aucune importance. Mon devoir, l’honneur du Saint Siège, l’exemple que je dois donner : cela suffit… Mon travail en Turquie n’est pas facile, mais il marche bien et m’apporte une grande consolation».


Dans un autre lettre écrite durant  la retraite à Terapia sur le Bosphore, 25 novembre –Ier décembre 1940, on peut lire :
« J’ai choisi ces journées pour ma retraite spirituelle parce que ce sont les premières de ma soixantième année. J’entre donc dans la période où l’on commence à être vieux et à se dire vieux. Que du moins ma vieillesse soit tout entière un effort vers cette perfection dont, comme évêque, je devrais être maître, mais dont je suis encore si loin ! …L’étude de la langue turque : Vraiment, à soixante ans je ne dois pas reculer devant cet effort. C’est une question de bonne volonté et d’énergie, uniquement… Ne servirait-il qu’à donner le bon exemple, cet effort serait encore grandement méritoire…  
« La plainte des nations». Elle parvient à mes oreilles de tous les points de l’Europe et même d’ailleurs. La guerre meurtrière qui fait rage sur terre, sur mer et dans le ciel, n’est qu’une revanche de la justice divine, dont les prescriptions sacrées imposées à la société humaine ont été offensées et violées… La guerre  est une des plus terribles sanctions. Elle est voulue non par Dieu, mais par les hommes, par les nations, par les Etats et ceux qui les représentent. Les tremblements de terre, les inondations, les famines, les épidémies sont des applications de lois aveugles de la nature, aveugles parce que la nature  matérielle n’a ni  intelligence, ni liberté. La guerre, au contraire, est voulue par les hommes en connaissance  de cause, au mépris des lois les plus sacrées. C’est pourquoi elle est beaucoup plus grave. Celui qui la déclenche, qui la fomente, est toujours le « prince de ce monde » (Jn 12,  31), qui n’a rien à voir avec le Christ, « prince de la paix ». Et quand la guerre se déchaine, il ne reste aux peuples que le Miserere et l’abandon à la miséricorde du Seigneur, afin qu’elle prenne le pas sur la justice, et que, par une grâce surabondante, elle rende la raison aux puissants  de ce monde et les ramène à des pensées de paix ».


Mgr Roncalli et les Petites Sœurs des Pauvres
En 1939, eut lieu le premier anniversaire de la fondation des Petites Sœurs des Pauvres à Istanbul. Mgr Roncalli fit de cette fête une occasion de faire connaitre le magnifique travail de ces Sœurs fondée par sainte Jeanne Jugan, une œuvre qui était  aimée de tous en Turquie. Dans leur maison de Bomonti, tous sont pauvres et de plusieurs nationalités, religions et confessions religieuses ; ils trouvent dans cette « Maison », une assistance affectueuse pour leurs vieux jours, ils sont alors plus de 200.
Mgr Roncalli est aussi un proche voisin  de l’hôpital la Paix, tenu par les sœurs de Saint Vincent de Paul au quartier de ŞiŞli.


La guerre mondiale
La guerre qui éclata en 1939 va épargner la Turquie, mais celle-ci restera-elle neutre ? Les Turcs avaient accepté de la France et de l‘Angleterre la donation du sandjak d’Alexandrette, avec la vie d’Antioche, le Hatay. Mais les Anglais et les Français devant le risque d’une offensive allemande sur le front sud, vont faire  pression sur la Turquie afin qu’elle ne rejoigne pas l’Allemagne comme durant la première guerre mondiale.
L’ambassadeur allemand Von Papen, tout en sachant bien qu’il ne pouvait entrainer la Turquie aux côtes de l’Allemagne comme cela s’était fait en 1914-18, travaillait au moins activement pour la maintenir neutre. Mais en 1945, la Turquie sera toutefois prête à faire la guerre à l’Allemagne au moment de son écroulement, afin de pouvoir ainsi faire partie des Nations qui allaient décider des destinées du monde.
Von Papen était un diplomate  assez proche de Mgr Roncalli. Il avait eu un parcours très délicat face à Hitler. Il avait été chancelier  du Reich en 1932, soutenant alors le nazisme,  croyant avec naïveté qu’il pourrait contenir le Führer. Entre 1934 et 1944 il fut ambassadeur à Ankara, tout en vivant une situation douloureuse du fait de ses rapports personnels très difficiles avec Hitler.
Mais cette neutralité plaça la Turquie, durant cette époque, particulièrement Istanbul, au centre de l’espionnage et des transactions internationales. Istanbul fut le théâtre de marchandages nazis du genre suivant : un million de Juifs contre dix mille autocars. Mgr Roncalli qui était devenu alors l’un des premiers informateurs du Vatican reçoit sans cesse de Rome des demandes de renseignements et des exhortations à pratiquer une extrême vigilance. De fait la haute diplomatie internationale  s’efforçait de contacter Mgr Roncalli, bien consciente de son influence comme le représentant d’une puissance neutre. L’intense action spirituelle de Pie XII en faveur de la paix faisait que beaucoup de pays attendaient du Vatican un rôle de médiateur et celui d’être une voix autorisée lorsqu’il y aurait un jour à intervenir devant des Cours internationales. Roncalli ne tarda pas à réaliser la délicatesse de sa position ; il décida de rester absolument au-dessus de toutes les querelles. Mais une première difficulté venait du fait qu’il était italien. La crainte d’une participation de l’Italie au conflit, puis son entrée définitive en guerre aux côtés de l’Allemagne menacèrent  naturellement sa réputation d’impartialité. Seule son extrême réserve lui conserva la confiance absolue de tous les diplomates et de tous les fidèles dont il avait la charge comme Délégué. L’écrasement de la France en juin 1940, amena des moments fort amères pour l’importante colonie française et fut  pour lui une blessure et une cause d’irritation car l’intervention italienne avait porté un dernier coup à la France moribonde.


Dans les réunions liturgiques, par exemple à la basilique Saint-Antoine, Mgr Roncalli rappelle sans cesse que le pur christianisme exige un amour qui étouffe les ressentiments nationaux eux-mêmes : Italiens, Français, Allemands, Maltais, Grecs etc... devaient se sentir comme dans une seule et grande communauté, tout en prenant légitimement part à la peine de leurs patries officiellement ennemies.
Dans l’homélie de Pâques 1941, le délégué pouvait dire : « Chacun de nous aime juger ce qui arrive du point de vue de la poigné de terre sur laquelle il tient ses pieds, c’est-à-dire du point de vue national de chacun. C’est une grande illusion. Il faut s’élever et embrasser courageusement l’ensemble ; il faut s’élever jusqu’à perdre de vue les barrières différentielles  qui séparent les combattants  entre eux. L’amour de sa propre patrie est un sentiment des plus nobles et délicats qui entre dans le rayon de la charité et de l’évangile ; il peut et doit suggérer à chacun la plus grande tension de l’effort personnel, jusqu’à la passion, jusqu’à l’héroïsme». 
Quant aux Français résidents à Istanbul ils étaient inquiets car Pétainistes et Gaullistes menaçaient de se diviser et de se combattre, et les maisons religieuses elles-mêmes  connaissaient ce désarroi psychologique : un père lazariste de l’école Saint-Benoit part au Caire pour rejoindre d’autres prêtres qui s’y rassemblaient, sous la conduite d’un père carme afin de participer au mouvement de Libération. Trois pères assomptionnistes  au couvent de Kadiköy se préparaient à faire de même. Dans ce contexte,  des pressions étaient exercées sur le Délégué pour qu’il intervienne d’autorité en faveur de l’une ou de l’autre faction. Un prêtre français, après avoir prêché le carême dans la cathédrale du Saint-Esprit était parti à Beyrouth dès le lendemain de Pâques pour y appuyer le mouvement gaulliste : à son retour à Istanbul ce prêtre se présenta chez le Délégué en le priant d’insister auprès de la communauté française en faveur de ce mouvement. Mgr Roncalli après l’avoir écouté, se recueillit en lui-même et lui dit avec un regret évident : « Je lis dans la Bible que le patriarche Jacob eut aussi des fils en désaccord entre eux ; mais ce père considérait l’affaire en silence ».
Peu à peu ces pressions, inspirées par la politique, se calmèrent devant la droiture intangible du Délégué qui recevait alors des témoignages de confiance venant de de tous les bords politiques qui se regroupaient aussi autour des valeurs spirituelles proclamés par Pie XII dans ses messages de Noël en 1940  et en 1941.


Mgr Roncalli et les Juifs
La Délégation apostolique recevait sans cesse de pressantes suppliques de l’agence palestinienne d’Istanbul et du Grand Rabbinat de Jérusalem à transmettre au Saint-Siège en faveur d’Israelites persécutés. Mgr Roncalli soulagea bien des souffrances et procura selon ses possibilités, beaucoup d’aides matérielles. Istanbul joue un rôle capital car la Turquie est toujours neutre et les juifs qui veulent fuir l’Europe occupée par les nazis doivent nécessairement passer par les Balkans et par Istanbul. C’est aussi une étape vers la Palestine, alors sous mandat britannique. Mais pour n’accepter qu’un nombre limité de réfugiés en Palestine, les Britanniques arguent du fait qu’il « pourrait y avoir des espions parmi eux » et que « l’expansion juive dépend du consentement  peu probable des Arabes ».
Istanbul est la plaque tournante des informations, sinon de l’émigration. Roncalli est mieux informé  que ses supérieurs du Vatican. L’organisation juive a ses bureaux à Istanbul et appelle désespérément à l’aide. Chiam Barlas, de l’Agence juive de Jérusalem demanda à Mgr Roncalli de transmettre trois requêtes au Vatican.


- Le Vatican pourrait-il sonder des pays neutres comme le Portugal et la Suède pour voir s’ils accepteraient de servir d’aide provisoire aux juifs qui réussiraient à fuir ? Cela n’impliquerait aucune charge financière car les juifs américains les prendraient en charge.
-Le Vatican pourrait-il informer le gouvernement allemand  que l’Alliance juive de Palestine dispose de 5.000 certificats d’émigration ?
-Le Vatican pourrait–il déclarer à « Radio Vatican » que l’Église considère comme une bonne action l’aide apportée aux juifs persécutés. Il est demandé à Mgr Roncalli de transmettre ces requêtes sans explications, ni justifications, mais on peut penser qu’il les estime raisonnables et réalistes.


Toutefois le secrétaire d’État du Saint-Siège, le cardinal Maglione, ne voit pas d’un bon œil « le transfert de juifs en Palestine, parce que l’on ne peut faire abstraction du lien étroit entre ce problème et celui des Lieux-Saints », et « les catholiques à travers le monde se trouveraient froissés dans leurs sentiments religieux et craindraient pour leurs droits si jamais la Palestine devait appartenir exclusivement aux juifs ». Le cardinal rappelle que le Saint-Siège a déjà beaucoup aidé à l’émigration juive et avec des difficultés de plus en plus grandes et qui pour l’instant  sont insurmontables».
Roncalli pour sa part va faire tout ce qui est possible en apportant une aide aux juifs de Slovaquie. Loris Capovilla, le biographe du pape Roncalli, maintenant cardinal, résume ainsi son action : « Par son intervention et avec l’aide du roi Boris de Bulgarie, des milliers de juifs  de Slovaquie, qui ont d’abord été relégués en Hongrie, puis en Bulgarie, et risquaient maintenant d’être expédiés en camp de concentration, obtinrent des visas de transit pour la Palestine, signés de sa main ».  


     Le 22 mai 1943, Chiam Barlas, de l’Agence juive de Jérusalem,  remercie Roncalli pour son intervention efficace et rapide en faveur de 24.000 juifs, Von Papen soutenant discrètement l’action du Délégué. Dans ses Mémoires, Von Papen dit s’être réjoui de savoir que Roncalli avait bien transmis au Vatican son « plaidoyer en faveur d’une reconnaissance par les Alliés de la différence entre le régime de Hitler et le peuple allemand ».
Von Papen a certainement aidé Roncalli dans ses activés en faveurs des juifs. Lorsque Mgr Roncalli sera nonce en France il écrira au président du tribunal international pour les crimes de guerre à Nuremberg en 1946 devant lequel Von Papen paraissait : « Je n’entends pas interférer avec un jugement politique sur Franz von Papen ; je peux seulement dire ceci : il m’a permis de sauver 24.000 juifs »
C’est cette lettre qui  sauva probablement la vie à Von Papen qui à Nuremberg fut jugé et acquitté.
Un jour Von Papen eut à reprendre ces chiffres, sous serment, devant le tribunal ecclésiastique pour la cause de béatification du pape Jean XXIII.  Von Papen mourut en son village d’Obersasbach, en Forêt Noire, en 1969.
(Le conférencier l’y a vu durant son service militaire en Allemagne, en  1963)
Dans l’une de ses dernières homélies dans sa  cathédrale à Istanbul en 1944, face à une situation  mondiale sombre et affligeante, Mgr Roncalli  appela ses fidèles à être vraiment « catholiques » face aux orthodoxes, protestants, juifs, musulmans, croyants ou non croyant d’autres religions : « Chers frères, je dois vous dire qu’à la lumière de l’Evangile et du principe catholique, la logique de la division ne tient pas. Jésus est venu renverser  toutes les barrières : il est mort pour proclamer la fraternité universelle ».
Le 6 décembre 1944, Mgr Roncalli tomba des nues en recevant le télégramme lui annonçant  que le pape  Pie XII le nommait  nonce apostolique en France. Au terme de sa nonciature  en France, il fut créé cardinal, le 12 janvier  1953 et le 15 janvier 1953  il était nommé officiellement patriarche de Venise.


Le pape Pie XII meurt le 9 octobre 1958, et le 28 octobre 1958, Joseph Roncalli est élu pape sous le nom de Jean XXIII. En choisissant ce nom, il manifestait, en bon connaisseur de l’histoire de l’Eglise, que Baldassare Cossa, le pseudo pape Jean XXIII, déposé par le concile de Constance en  1415, ne pouvait prendre place dans la liste des successeurs de saint Pierre. 
Le 11 octobre 1961 Jean XXIII ouvrit le Concile Vatican qu’il dirigea jusqu’à sa mort le 3 juin 1963, et qui fut mené à bien  par son successeur, Paul VI.
Le 11 avril 1963, Jean XXIII avait adressé l’Encyclique Pacem  in Terris, à tous les hommes de bonne volonté, croyants ou incroyants, qui eut un retentissement mondial.
-Le 3 septembre 2000 Jean XXIII fut béatifié par Jean Paul II
Le 27 avril 2014 il doit être  canonisé avec Jean Paul II par le pape François. Signalons que le pape a exercé à son égard son charisme d’infaillibilité pour déclarer sa sainteté, sans attendre un miracle.


Conclusion
En conclusion de cette causerie, je voudrais vous partager ma réflexion, une sorte d’hypothèse, concernant ce séjour de dix années de Mgr Roncalli à Istanbul. Ce séjour n’aurait-il pas été comme un lieu privilégié où le futur pape du Concile aurait  acquis des certitudes et eut bien des intuitions qui durant le Concile vont guider certaines ses orientions et éclairer plusieurs de ses enseignements aux Pères conciliaires. Son séjour fut peut être très « décapant » pour un catholique comme lui issu d’un grand pays catholique et qui se heurtait à d’immenses problèmes mondiaux. 
On peut remarquer les faits suivants : L’annonce un 25 janvier, jour de clôture de la semaine de l’unité, de la tenue d’un concile qui aurait le souci de l’unité des chrétiens, était bien dans la ligne de sa semaine de l‘unité vécue à Istanbul. Le Concile va privilégier l’inculturation et les langues vernaculaires dans la liturgie, ce qu’il avait fait à Istanbul. Son expérience de la guerre vécue en Turquie, face aux terribles fléaux du nazisme, du communisme et du fascisme l’amènera peut être, en 1963, en plein Concile, à écrire « Pacem in terris ». Ses rencontres avec les Orthodoxes prépareront peut –être le décret sur l’Œcuménisme. Le Concile produira un beau document sur les Églises orientales catholiques, auxquelles Roncalli fut très attentif  en Turquie. Au début du Concile,  il corrigera l’erreur  du cérémoniaire qui lors de la cérémonie d’ouverture avait placé les Patriarches catholiques sur des « strapontins » derrière les cardinaux ; Jean XXIII corrigea immédiatement cette erreur d’ecclésiologie, en faisant placer ces Patriarches  à ses côtés. Le Concile améliora considérablement les rapports entre l’Eglise les juifs, ce qui avait été l’un de ses soucis en Turquie. La constitution Nostra aetate, sur le dialogue interreligieux a peut-être des racines dans l’expérience personnelle du Délégué en pays musulman.  Un jour, en 2006, le pape  Benoit XVI sera reçu avec un très grand respect par les musulmans dans la Mosquée bleue d’Istanbul.
Terminons en citant  les premiers mots de l’encyclique Pacem in terris, « La Paix sur la terre » :
« La paix sur la terre, objet du profond désir de l’humanité de tous les temps, ne peut se fonder ni s’affermir que dans le respect de l’ordre établi par Dieu ».
C’est peut-être encore dans l’esprit du pape Roncalli, « Ami des Turcs »,  que Jean Paul II a fait revenir à Istanbul au Patriarcat grec orthodoxe, les reliques de saint Jean Chrysostome, le grand archevêque de Constantinople, un geste qui constitue un signe œcuménique prometteur.

Frère Jean-Marie Mérigoux, dominicain  -   Marseille, le 16 janvier 2014

Bibliographie :
L. Algesi, Jean XXIII, Paris, Lethielleux,
Peter Hebblethwaite, Jean XXIII, le pape du Concile, Le  Centurion

Annonces