Fraternité sacerdotale de Toulouse

 

Les raisons qui peuvent justifier, ou expliquer, une rénovation adaptée des Fraternités sacerdotales de Saint-Dominique, ne manquent pas. Et l’on peut dire que leur éclosion est naturelle et immanquable, dès lors qu’un tel faisceau de circonstances favorables converge vers elles.

Ces convergences, nous allons les énumérer, en toute humilité et discrétion, tout à fait conscients qu’il ne s’agit pas d’un phénomène retentissant, susceptible de changer la face du monde ! Nous percevons bien qu’une telle entreprise ne peut se développer que si elle correspond à une aspiration réelle chez quelques prêtres, et si elle est soutenue et encouragée par l’Ordre de Saint-Dominique tout entier, conscient de son enjeu, pour le rayonnement apostolique de l’Ordre lui-même “si c’est des hommes, en effet, que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître” (Ac 5,38-39).

 

Nous allons donc voir les raisons qui nous déterminent à nous lancer dans cette aventure, car c’en est une, et ensuite, la forme et les objectifs de notre Fraternité, en conformité, d’ailleurs d’une part, avec la “Règle des Fraternités Sacerdotales” édictée par l’Ordre en 1971, et d’autre part, avec le Directoire spécial que notre Père provincial a bien voulu nous accorder récemment, pour la Province de Toulouse.

 

L’histoire des “Tiers-Ordres” est bien connue, et ceux-ci possèdent une créance vénérable, fortement ancrée dans la tradition de la plupart des grands Ordres. Tandis que les Tiers-Ordres (devenus le plus souvent “Fraternités” et ce n’est pas une simple question de vocabulaire) de St Benoît, de St François, et même de St Norbert, ont survécu aux tourmentes, et conservent un rythme enviable de croisière, comment se fait-il qu’au palmarès, St Dominique soit loin derrière le peloton de tête, voilà une question qui nous bouscule … Lacordaire serait là, pourtant, pour évoquer un passé prestigieux. Précisons, quand même qu’il s’agit là, apparemment, d’un phénomène circonscrit à nos frontières.

 

 

Beaucoup de prêtres diocésains, surtout dans les nouvelles vagues, sont en quête de “points d’ancrage”, soucieux de soutiens spirituels et communautaires. Beaucoup aussi, riches de leur conviction de pasteurs diocésains, (on préfère ce mot à celui de “séculier” … encore un signe !) n’en “lorgnent” pas moins vers des formes de vie monastiques, où ils soupçonnent, (peut-être un peu idéalement), une intensité d’engagement, et d’expérience spirituelle, que le tourbillon “endiablé” des activités pastorales, leur rend difficile, voire inaccessible, surtout à la longue, et dans un relatif isolement. C’est si vrai que des Ordres qui n’ont jamais cultivé, semble-t-il, cette préoccupation, de Fraternités sacerdotales affiliées à leur Famille spirituelle, envisagent d’en constituer.

 

Or, il se trouve qu’à y regarder de plus près, il existe d’étranges similitudes entre les traits les plus marquants de la spiritualité dominicaine, et l’esprit du Ministère Presbytéral, tel que l’a magistralement ciselé le Décret sur les Prêtres de Vatican II. Au point que l’on peut se livrer avec profit à un travail comparatif, assez saisissant entre les “Constitutions et Ordinations de l’Ordre des Prêcheurs” (Édition 1979), et les chapitres dudit Décret. N’y a-t-il là qu’une concordance assez naturelle, et sans intérêt ? Entre les prêtres diocésains auxquels le Concile enjoint en premier lieu d’avoir “pour première fonction, d’annoncer l’Évangile de Dieu à tous les hommes” (Décret 2,4), et l’Ordre, dont les membres masculins s’appellent “Frères Prêcheurs” et auxquels leurs Constitutions rappellent que “leur office propre est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ”, ne devrait-il y avoir que des relations de bon voisinage ? Les “Prêtres de Saint Dominique” ne le pensent pas, et ont pour mission d’assurer la passerelle entre les deux mandats, estimant trouver là un double support et un double encouragement à leur tâche évangélisatrice.

 

Mais une parenté plus profonde encore, semble-t-il, lie certains prêtres, (qui y voient une sorte de “supplément de vocation”, comme on parle de “supplément d’âme”), à la vie et à la pensée de St Dominique et de ses fils (et filles). Elle consisterait en une saisie en profondeur du vénérable adage : “Contemplare et aliis tradere contemplata, à trois niveaux : au niveau de la Prière, au niveau de la Pensée, au niveau de la Foi.

 


 

Les Constitutions des Frères explicitent clairement le lien intime qui relie leur vie de prière au ministère de la Parole, celui-ci sans cesse irrigué et vitalisé par celle-là. De même, c’est une tradition évidente de l’Ordre, d’attacher un grand prix, une véritable priorité, à l’étude, au travail intellectuel, non seulement en ce qui concerne l’Écriture et la Doctrine, mais également en tout ce qui, aussi, peut favoriser la communion avec l’homme “notre esprit doit être ouvert à la fois, à l’Esprit de Dieu, et au cœur de ceux à qui la parole est proposée” (Sect. 1ère, 4,99).

 

Enfin, la tradition, et la pratique habituelle de l’Ordre, est d’être d’autant plus ouvert et libre vis-à-vis des réalités humaines, des courants de pensée, des modes de vie, et des tendances actuelles, que son ancrage a priori dans la fidélité à la foi de l’Église est inconditionnel : “ il faut que les Prêcheurs reçoivent l’Évangile dans son intégrité, et recherchent une vive intelligence de Mystère de Salut selon la tradition et l’explication de l’Église. Cet esprit évangélique et cette doctrine solide devront toujours marquer la prédication dominicaine” (idem).

 

Il paraît que cela n’a pas toujours été évident, dans tous les temps, et de la part de tous les dominicains ! Mais ce n’est pas notre problème ! Il n’en est pas moins vrai, que pour certains prêtres diocésains, cette fidélité à la prière, à la réflexion intellectuelle, à l’écoute de la Parole, à la Doctrine de l’Église, dans l’esprit de St Dominique, peut représenter une ossature intérieure, une arête spirituelle, où ils peuvent trouver, à la fois, éclairage pastoral, épanouissement personnel, fécondité apostolique.

 

Croire à la raison humaine, surtout quand elle est illuminée par la Révélation, trouver dans la synthèse thomiste, non pas un blocage, mais une référence dynamisante, éprouver le désir de puiser dans la tradition monastique, le goût de la prière contemplative, et de l’Office Divin, ne sont peut-être pas des fantaisies, voire des fantasmes, de jeune alumniste pieux.

 

Une certaine liberté d’esprit, un certain goût inné pour l’invention et l’entreprise (que de dominicains et dominicaines fondateurs !), un sens profond et averti de l’humain, une certaine façon de goûter, dans l’amitié fraternelle, la joie du Royaume, autant de connotations de l’âme dominicaine, susceptibles de trouver dans le cœur d’un pasteur diocésain des échos convergents.

 

Voilà l’intuition qui sous-tend notre démarche. Il est bien clair qu’elle peut être partagée par certains, et totalement dépourvue d’attirance pour d’autres ! “Dans la maison de mon Père, il existe de nombreuses demeures ».

 


 

Il me parait important de souligner une certaine “exigence de base” dans la condition de “Prêtre de St Dominique”. Ces prêtres ne sont pas, ne peuvent, et ne veulent être, des “Frères Prêcheurs” qui sont pour eux, des Frères, liés à eux par une parenté profonde, mais qui vivent autre chose. Cependant, les Prêtres de St Dominique font authentiquement et totalement partie de la grande famille dominicaine, dans laquelle ils se sentent à l’aise, au sein de laquelle ils trouvent accueil et chaleureuse amitié. Cette affiliation tout à fait reconnue et canonique, implique nécessairement un mode de vie particulier, inspiré de la tradition de l’Ordre : nous n’oublierons pas de noter en priorité le désir de vivre “à la manière des Apôtres”, c’est à dire l’intention soulignée de réaliser les conseils évangéliques, par l’esprit de pauvreté, la mise en commun, la chasteté, l’esprit d’obéissance.

 

Il n’empêche que les Frères de la Fraternité sacerdotale sont, et demeurent, des prêtres diocésains, liés à une Église, un Évêque, un Presbytérium, un peuple dont ils ont la “charge” pastorale, (“Cura animarum“) : “L’Ordre, en leur offrant ses secours spirituels, et en les aidant à leur propre sanctification, les laisse totalement libres pour le service de l’Église locale, sous la juridiction de leur Évêque propre. C’est pourquoi, ils veilleront avec soin à vivre personnellement leur vocation de prêtres diocésains, sans rien qui les distingue extérieurement dans leur mode de vie “ (Directoire de la Fraternité).

 

Il manque encore au tableau deux touches importantes. Sauf cas tout à fait extraordinaire, on n’est pas Frère de la Fraternité sacerdotale tout seul ! On vit cet appel particulier en communauté fraternelle. Ce point est important parce que lui aussi nous relie à la spiritualité dominicaine : “notre première raison d’être rassemblés en communauté, c’est d’habiter ensemble, et d’avoir en Dieu une seule âme et un seul cœur” (Sect. 1ère, 1, 2.).

 

Il nous semble important de souligner cet attrait fondamental que nous éprouvons de vivre ensemble, au-delà des distances, des différences, des ministères, une authentique et profonde communion fraternelle entre nous.

 

Le second point important qui fait de nous des vrais “fils de St Dominique”, c’est la place privilégiée que tient la Ste Vierge Marie dans notre vie “intérieure”, lien intime exprimé, particulièrement, par notre attachement au Rosaire.

 

Ce qui caractérisait “Notre Bienheureux Père Dominique”, c’est me semble-t-il, après 2 années d’approche de la vocation dominicaine, et quinze jours avant d’entrer en noviciat, qu’il était “terrassé” par une double passion qui se fondait en une, la passion de Dieu, et la passion du Salut de tous les hommes … Difficile modèle ! Exigeant programme ! Mais ce faisant, Dominique et ses frères reprenaient simplement l’Évangile : “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et le second commandement lui est semblable tu aimeras ton prochain comme toi-même”. C’est “la Loi et les Prophètes”.

(par Réginald-Robert RACINE †, prêtre du diocèse de Digne)

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