La prédication évangélique et provençale de Marie-Madeleine

 

Tout commence à partir de la rencontre du Christ ressuscité avec Marie-Madeleine. « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur: je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Marie de Magdala vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela. » Jn 20,17-18.


Et commence l’aventure... Je voudrais m’appuyer sur deux des peintures de la chapelle de l’Hôtellerie pour développer les deux types de la prédication évangélique et provençale de Marie-Madeleine.
1) Sa prédication aux marseillais, illustrée par la toile à droite
2) Sa prédication à la Sainte-Baume, illustrée par la toile qui lui fait face

1)  Sur la toile située à droite, nous découvrons Marie-Madeleine juchée sur une pointe rocheuse, qui émerge au milieu de la baie de Marseille : elle brandit bien en avant et bien haut, la croix du Christ. De nombreuses embarcations de marins et de commerçants, grecs ou marseillais, interrompant leur labeur, l’écoutent avec une grande attention. Leurs esquifs se situent dans une plus ou moins grande proximité par à elle, la mer est calme.

Marie-Madeleine n’a pas hésité à braver le danger. De son exil contraint et forcé, elle a fait un voyage apostolique car, à l’imitation du Christ, sa vie nul ne la prend, mais c’est elle qui la donne. Elle est allée aux limites humaines de ce qui lui est possible pour faire entendre le message du Christ. C’est l’invitation du Ressuscité « Va dire à mes frères » qui la propulse sur ce petit rocher, car le Christ est son roc et son rempart. C’est sur lui et uniquement sur lui qu’elle s’appuie. C’est de  lui que lui vient son assurance et l’autorité avec laquelle elle parle. Elle brandit la croix de Jésus-Christ, car ce n’est pas elle qu’elle annonce, mais le salut des pécheurs par la Croix. Elle témoigne de ce que le Christ a fait pour elle. Ici c’est elle qui prend les initiatives : elle va au devant de ses interlocuteurs, elle n’attend pas qu’ils viennent à elle, et finalement la justification de son voyage  apostolique est là.
Elle a du longuement réfléchir avant de se décider, pour trouver le meilleur moyen de s’adresser à son auditoire. Ce rocher était la seule chose qui s’offrait à elle pour aller à la rencontre de ses auditeurs. Il a son efficacité, mais en même temps il la met dans une situation de risque et dans une grande précarité. Ce rocher va se révéler providentiel.
C’est une femme, sa voix est faible et ne porte pas, mais de la mer, et du danger qu’elle représente, elle va se faire une alliée : c’est la surface de l’eau qui va se charger de propager le son, sans qu’elle  ait besoin de forcer sa voix. Et ce détail, auquel elle n’avait peut-être pas pensé, va donner à son acte une portée insoupçonnée. Ce qui aurait pu apparaître comme un inconvénient va se révéler un atout: l’éloignement des embarcations ! En effet son message va parvenir à toutes les oreilles, en respectant la distance que chacun établit par rapport à elle. Le message va parvenir aux proches comme aux lointains. La liberté souveraine de l’Esprit Saint, comme la liberté souveraine de l’homme, feront le reste. Notre prédication doit respecter ces données et laisser la place aux ressources insoupçonnées  de la Providence, pour peu que nous lui soyons dociles.

À qui s’adresse-t-elle ?
À des marins, des pécheurs et des commerçants, leurs barques sont chargées de victuailles et de poissons. Elle parle à un monde à qui on ne la fait pas : le pécheur est un homme de calcul et d’évaluation, et un rien sceptique que la mer a rendu audacieux et endurant, rude et réaliste, qui sait humainement ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Ils sont subjugués par son courage et le contenu de son expérience. Touchés de voir les risques qu’elle a pris : elle est venue seule pour les affronter, pendant qu’ils étaient occupés à traiter leurs affaires. Rien de plus difficile que de déranger quelqu’un dans ces moments-là. Ils voient qu’elle est tout abandonnée à Dieu pour transmettre son message. Elle a réussi à trouver le chemin de leur cœur.

Marie-Madeleine, modèle de notre prédication
Quel que soient les moyens que nous mettons en œuvre pour annoncer l’Évangile, ils sont condamnés à l’échec s’ils ne laissent pas transparaitre notre pauvreté et notre faiblesse. Ces moyens ne doivent jamais recouvrir pauvreté et faiblesse. N’ayons pas peur non plus des obstacles ou des difficultés qui se présentent et que le Seigneur peut retourner en atout pour peu que nous restions attentifs à sa Présence. Rappelons-nous ce qui est arrivé au père Carré, lors de sa première prédication dans la chaire de ND de Paris: un trou de plusieurs minutes alors qu’il se préparait à s’élancer  : c’est en levant les yeux vers le vitrail de Notre Dame que celle-ci lui rendit la mémoire.

 Montenard, Sainte Marie Madeleine à l’entrée de la grotte contemplant le pays au lever du jour2) La deuxième toile à gauche, et face à la précédente, fait apparaître Marie-Madeleine dans un tout autre contexte. Ici nous la découvrons sur le terre-plein devant la grotte. Elle est seule face au paysage qu’elle contemple, le regard tourné vers Marseille. Elle a quitté la Cité phocéenne, en remontant le cours de l’Huveaune, pour se retirer dans ce qui deviendra la Grotte de la Sainte-Baume. Le lieu est rude, voué à la solitude, dans un paysage majestueux.



Montenard, Sainte Marie Madeleine à l’entrée de la grotte contemplant le pays au lever du jour
Que s’est-il passé ?
Pourquoi Marie-Madeleine a-t-elle quitté la prédication de la place publique où l’annonce de l’Evangile était promis à tous les succès, pour se retirer dans cette montagne au paysage grandiose mais sauvage, pour ne pas dire hostile, loin des chaleurs du bord méditerranéen, et où elle va mener une vie érémitique ?

Oui, pourquoi ?
C’est que les plus grandes causes exigent à certains moments le silence et le retrait afin que le messager ne se prenne pas pour le message. Marie-Madeleine s’efface devant le Christ.
C’est que la grandeur de la mission qui lui a été confiée par le Christ, lui donne la mesure de la distance qu’il y a entre Dieu et elle. Cette mesure se calcule sur l’efficacité de la parole qu’elle annonce. « Éloigne-toi de moi, Seigneur, je suis un homme pécheur ».
C’est que la grandeur de ce que Dieu a fait pour elle la rend insatisfaite devant ce qu’elle fait pour le Christ, et elle veut s’unir davantage à lui en sa Passion.
C’est encore que la grandeur de ce que Dieu a fait pour elle, appelle le silence et l’action de grâces, car les mots, à eux seuls, sont impuissants pour exprimer le mystère qui ne peut s’achever que dans le  silence habité par sa Présence.
Qu’on se rappelle l’expérience mystique de St Th. d’Aquin, vers la fin de sa vie. Devant la grandeur du mystère qu’il a contemplé et qu’il a donné à contempler, il découvre tout d’un coup que c’est le silence qui s’impose à lui devant ce mystère trop grand pour que les mots l’épuise. 
Marie-Madeleine vient à la Sainte-Baume pour intérioriser et approfondir sa relation au Christ mettant en œuvre ce qu’il lui a demandé au matin de la Pâque : « Ne me retiens pas ».
Désormais la vie de Marie-Madeleine sera une vie d’action de grâces, une vie de pénitence, une vie d’hospitalité. Ce sont les lieux eux-mêmes qui vont guider l’orientation de sa nouvelle vie. A vie nouvelle, prédication nouvelle !

Vie d’action de grâces : La beauté grandiose du panorama porte à l’action de grâces devant la création et ouvre à une autre action de grâces: le don fait à l’homme de l’incarnation : le salut apportée à l’homme sauvé par le Christ de la mort du péché : et enfin la lumière de miséricorde apportée par le Christ dans ses propres ténèbres. Le temps passé à la grotte va amplifier cette action de grâces. Trente ans dit-on ! Le temps, cette miséricorde donnée par Dieu pour qu’il puisse prendre toute la place en elle, poursuivre et achever ce qu’il a commencé.

Vie de pénitence : ici il n’y a que le soleil, la forêt, l’eau, l’altitude et la solitude. Il n’y a rien de ce qui fait les hochets et les joujoux de ceux qui se laissent tenter par les mirages de ce monde.
Il y a pénitence parce que il y a action de grâces : la pénitence découle de l’action de grâces. Pénitence du dépouillement radical qu’imposent les lieux. Rappelez-vous le père Vayssière aux Quatre Chemins ! Dépouillement extérieur qui conduit au dépouillement intérieur. Pour se laisser enrichir de la présence de Dieu qui est la source de tous bien : pour accueillir les biens qui ne passent pas ou même les biens qui passent et qui peuvent être nécessaires, mais qui relèvent dés lors de la pure bonté gracieuse de la Providence. Tout, absolument tout, est reçu de la main de Dieu, dans l’ordinaire monotone des jours. Monotonie qui s’efface peu à peu pour y lire les délicatesses que Dieu réserve jour après jour, à ceux qui se mettent sous sa conduite.
Pénitence du combat spirituel que l’on mène pour les pécheurs.
Alors la pénitence devient joyeuse d’être ainsi associée au grand dessein de Dieu.

Vie d’hospitalité : à Marseille elle avait pris les devants, elle allait vers les autres indistinctement, espérant que son message trouverait des cœurs bien disposés. Ici, à la Sainte-Baume, rien de tout cela, Marie-Madeleine ne fait que prier et qu’attendre ceux qui la cherche, qui ont entendu parler d’elle, et qui se retrouvent dans le chemin qu’elle a parcouru. Tous ceux qui sont en quête d’espoir : elle les écoute avec beaucoup de bienveillance. Comme le disait l’un de nos frères dans une  prédication à la Sainte-Baume, il y a quelques années, la compassion du prêtre pour les pécheurs s’enracine dans l’expérience de son propre péché pardonné. Elle accueille tous ceux qui sont harassés, errants à la recherche du vrai berger. Ceux qu’elle accueille cherchent la lumière et l’espoir pour conduire leur vie noyée dans les passions de ce monde. Elle les encourage, elle les conseille, elle les ouvre et les prépare à rencontrer le Seigneur de toute miséricorde .

Servir la grâce du lieu ici va consister d’abord à vivre comme Marie-Madeleine, une vie d’action de grâces, une vie de pénitence, une vie d’hospitalité. La prédication sanctibalmienne des dominicains va consister à l’asseoir d’abord sur le socle de l’action de grâces, de la pénitence et de l’hospitalité. Tout ce que nous organisons doit partir de là : nous ne les attirons pas, nous n’allons pas vers eux : ils viennent ici pour être accueilli et servi par Marie-Madeleine : tout ce que nous faisons est uniquement destiné à permettre cette rencontre. Nous les accueillons au nom de Sainte Marie-Madeleine qui est assise aux pieds du Seigneur et qui écoutait sa parole. Servir la grâce du lieu s’exerce dans le silence et le recueillement de la prière, dans le consentement à ce combat où Jacob nous a précédé, et dans la discrétion de l’hospitalité due à la personne.

Un  frère du couvent Sainte Marie-Madeleine

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