In Memoriam Jean-Pierre Courtès

Rappelé à Dieu le 18 septembre au Caire, Couvent dont il était le prieur depuis le mois d’octobre 2003, le frère Jean-Pierre Courtès fut auparavant à Marseille, durant plus de 35 ans. Notre communauté a donc souhaité faire mémoire de notre frère en conviant à une célébration ceux qu’il avait pu connaître dans le diocèse. Notre archevêque, Mgr Georges Pontier, empêché, fut représenté par Mgr Jacques Bouchet, vicaire général.

Prêtres, congrégations religieuses du diocèse, Communauté Saint-Luc, amis venus de divers horizons, nombreux furent ceux qui purent venir prier pour notre frère. Bien entendu le Couvent du Caire, prévenu, avait manifesté son union fraternelle en ce moment, et certains frères âgés ne résidant pas habituellement au couvent purent se joindre à nous, notamment les fr. Marie-Vincent Labigne et Georges Durand.

Voici l’Homélie prononcée par le frère Jean-Marie Mérigoux, lors de la messe célébrée le 22 novembre 2007, à l'intention du Frère Jean-Pierre Courtès, en l'église du couvent des Dominicains de Marseille.

Chers frères et sœurs, chers amis du frère Jean-Pierre.

Lorsqu'il m'a été demandé de choisir un passage d'évangile pour la messe de ce matin, c'est à la parabole du Bon Samaritain que j'ai spontanément pensé.
Il y a toujours comme un lien mystérieux entre tel passage de l'évangile et tel disciple du Christ. Car, un disciple de Jésus, c'est quelqu'un qui, par son existence annonce la Bonne Nouvelle de l'Evangile, sous des formes variées : On dit alors qu'il prêche.
Cet évangile du Bon Samaritain, je l'ai relu et approfondi en pensant à notre frère Jean-Pierre, à ce qu'il a été pour beaucoup, dans sa famille, à Marseille, au Caire et ailleurs encore...pour qui il se fit le « prochain ».
Je l'ai médité aussi en pensant à la manière dont je pourrais évoquer parmi vous ce frère et cet ami que le Seigneur vient de rappeler à lui.
Si le geste du Bon Samaritain a quelque chose de « révolutionnaire », il est en fait un geste qui recentre toute vie de foi sur l'essentiel, sur la vérité de la miséricorde de Dieu et de la fraternité universelle des enfants de Dieu.
« Aimer son prochain comme soi-même », l'Ancien Testament le demandait et c'était loin d'être inutile. Bien souvent en effet on ne sait même pas aimer ses proches, ses amis, ses parents. Souvent que d'ingratitude envers ceux qui nous aiment et nous font du bien! Et ceci nous désole souvent : « Que rendrai-je au Seigneur pour le bien qu'il m'a fait ».
Pour l'Ancien Testament le « prochain » c'était celui qui était proche, celui qui appartenait au groupe, au clan, les coreligionnaires, ceux qui partageaient le même nationalisme, bref ceux de notre cercle ou, pour reprendre une expression du père Pierre Claverie : « Ceux de notre bulle ».
Mais en nous donnant le Samaritain de la parabole en exemple, Jésus accomplit comme une révolution copernicienne. S'il y a ceux qui tournent autour de nous, ceux de notre sphère, auxquels nous sommes reliés par la proximité, il y en a d'autres aussi qu'il faut rejoindre : Jésus nous invite à nous décentrer pour nous tourner vers les autres, à s'occuper d'eux, à nous rapprocher d'eux, à devenir leurs prochains.
Le voyageur samaritain s'est approché de celui qui ne faisait pas partie de son cercle, de son ethnie, bref il s'est approché d'un inconnu, mais en lui il a reconnu, et il a pu dire, comme Martin Luther King devait le dire un jour : « ça, c'est un homme; c'est donc mon frère! ». Il s'approche et fait de son mieux pour porter secours à cet homme qui était par terre. Il portait de l'huile avec lui, il s'en sert pour adoucir les plaies du blessé, et il le remonte avec du vin qu'il portait dans son outre. L'endroit était désert : pas question de laisser là cet homme. Alors, petit à petit, il découvre ce qu'il peut faire à ce frère. Il l'embarque sur sa monture, le confie à un hôtelier de Jéricho, et prend en charge toutes les dépenses car le blessé n'a plus un sou, on lui a tout volé. Tout en poursuivant son chemin, il annonce son retour à l'hôtelier car il n'abandonne pas celui dont il s'est chargé. Pour Jésus, ce Samaritain et ceux qui lui ressemblent sont les vrais « prochains » et il leur promet en partage la vie de Dieu.
La difficulté des transports n'a pas permis au frère Alain Quilici de venir nous apporter son témoignage sur celui qui lui fut très proche dans les grandes étapes de la vie dominicaine : noviciat, professions, études, ordinations sacerdotales; ils les ont vécues ensemble.
Pour ma part je viens de vivre avec le frère Jean-Pierre, au Caire, les cinq dernières années de sa vie apostolique et j'en reste très marqué, ainsi que les frères du Caire que je représente donc ici.
Il se trouve aussi que j'ai été témoin du premier et du dernier jour de la vie dominicaine du frère Jean-Pierre.
Le jour de sa profession, celle où il émit ses premiers voeux, le 24 septembre 1957, à Saint Maximin, je venais d'y arriver moi-même pour y faire mon noviciat. J'avais donc assisté à son entrée dans l'ordre des prêcheurs.
Le 17 septembre 2007, j'étais dans sa chambre à l'hôpital du Caire, le dernier soir de sa vie, laveille de son décès.
Cinquante années séparent ces deux dates et le 24 septembre 2007, ce devait être celui de son jubilé d'or. Heureusement qu'au début de l'été il était venu en France pour divers apostolats et pour retrouver les frères de son noviciat et célébrer avec eux, par anticipation, leur jubilé. C'est ainsi qu'ils firent une belle étape au couvent de Marseille.
Rentré au Caire en août, il ressentit une grande fatigue et il m'écrivit : je cite ses paroles : « Je partirai en octobre prendre du repos ; je trouve que cela commence à tirer fort ».
Jean-Pierre habituellement ne parlait jamais de son propre repos : infatigable il était accueillant à tous et en tous temps et s'occupait jusqu'au bout de ceux dont il s'était chargé. Quant à sa dernière phrase, j'y trouve une confidence dans laquelle il devait exprimer encore sa fatigue, d'une façon discrète.
Durant ses longues années marseillaises le frère Jean-Pierre fut éducateur, fondateur de l'association des « Jeunes errants », professeur de sciences sociales dans l'esprit d'économie et humanisme. Il était très attentif à la situation souvent inhumaine de l'Amérique latine et à l'absence de liberté dans les pays de l'Est.
En Algérie, durant la guerre, il posa un acte héroïque, ce genre d'actes qui oriente une vie et ce fut peut être le début de son attachement au Maghreb et à l'Orient. Alors qu'on exigeait de lui qu'il participat à un massacre, il refusa.
Saint Thomas d'Aquin nous rappelle qu'il n'y a de vraie autorité que dans l'ordre du bien, et donc, qu'aucune obéissance n'est dûe dans l'ordre du mal.
Le geste de Jean-Pierre considéré comme une désobéissance lui valut d'être envoyé dans un bataillon disciplinaire.
A Marseille vraie « Porte de l'orient », il s'initia à la langue et à la culture du monde arabe.
Tout cela le rendit apte à aborder l'immense métropole du Caire avec ses 18 000 000 d'habitants et ses innombrables problèmes humains, sociaux, économiques : chômage, pauvreté dans tous les domaines, difficultés des rapports inter communautaires.
Le frère Jean-Pierre, outre sa charge de prieur, rendit d'innombrables services à l'Institut Dominicain d'Etudes Orientales, dans le cadre de sa magnifique bibliothèque, en participant à l'accueil des étudiants et des chercheurs. On faisait appel à lui pour les questions philosophiques, pour les questions de langue grecque, latine et française. Bien des étudiants lui doivent d'avoir eu de bonnes notes à leurs examens, et comme il en aidait certains à relire leurs thèses lorsqu'elles étaient en français, nous eûmes plusieurs fois , ensemble, la joie d'assister à des soutenances de thèses. Dans leurs préfaces, ces étudiants savaient remercier chaleureusement les pères dominicains pour leur aide et leur accueil.
Tout cela c'était bien le dialogue inter culturel et inter religieux.
Mais le frère Jean-Pierre savait aussi rencontrer de jeunes chômeurs, des ouvriers sans grande compétence. C'est alors qu'il fonda avec plusieurs d'entre eux une petit entreprise qui leur donnerait du travail. Avec l'aide juridique, à distance, de ses amis du Centre Saint Luc de Marseille avec lesquels il avait travaillé durant des années, il élabora les statuts de l'entreprise. Après de longues et éprouvantes lenteurs administratives, tout alla bien un jour et pour les poissons et pour ces jeunes.
Doué d'une grande facilité d'adaptation il fut très à l'aise au Caire. Avec sa jovialité qui rendait à beaucoup la joie de vivre, il apportait son génie méditerranéen et fit aimer Marseille à beaucoup, ville jumelée avec Alexandrie.
On peut dire aussi que le frère Jean-Pierre découvrit avec admiration les Églises orientales, riches de tant de liturgies magnifiques et utilisant toutes beaucoup la langue arabe, cette grande langue du christianisme en Orient.
Le patriarche copte catholique, Sa béatitude Stephanos Ghattas l'invita une année à prêcher la retraite spirituelle à tous les évêques de son patriarcat. Cela amena à notre frère de nombreuses et profondes amitiés dans tous les diocèses d'Égypte.
Terminons en rapportant le beau geste des trois frères de Jean-Pierre qui vinrent au Caire à ses funérailles célébrées par ses frères dominicains qui entouraient le frère Bruno Cadoré, prieur provincial de la Province de France, qui était venu de Paris.
A cette célébration participèrent le Patriarche émérite des Coptes catholiques le cardinal Ghattas, Sa Béatitude Antonios Naguib, nouveau patriarche copte catholique, S.E. Mgr Fitzgerald, nonce apostolique en Égypte, les évêques catholiques, grec, syrien, chaldéen, arménien, copte et le vicaire général des Latins, des religieux jésuites, franciscains, comboniens, petits frères de Jésus, prêtres du Verbe incarné et des religieuses dominicaines de la Délivrande, Filles de la Charité, Soeurs de la charité de Besançon, et de nombreux laïcs et amis musulmans.
Du pays natal de Jean-Pierre, ses frères et l'une de ses belles soeurs avaient apporté un peu de terre. Elle fut déposée dans sa tombe, mêlée ainsi à la terre d'Égypte. Belle image de l'existence de notre frère et ami Jean-Pierre, dans l'attente de sa résurrection et de tous ceux dont il se fit le Prochain.
Amen.
fr. Jean-Marie Mérigoux OP

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