In Memoriam Frère Vincent-Marie Labigne o.p.

 

Homélie du fr. Etinene Minot op prononcée lors des obsèques du fr. Vincent-Marie Labigne (Lc 12, 35-40)


A 95 ans, la mort n’est pas inattendue, même si, comme ce fut le cas pour lui, elle peut advenir de façon imprévue parce que subite.
Ce n’est pourtant pas pour cette raison que j’ai choisi cet évangile, mais à cause d’une image qui me semble caractéristique de celui qui est né Henri, dans un terreau très explicitement catholique, puisque le dimanche après-midi, l’on pouvait voir cette nombreuse famille venir à la célébration des vêpres… cela aurait pu faire craindre une « overdose » ! Mais non : de cette famille sont issus trois prêtres toute leur vie actifs au service de l’Eglise. Ce qui prouve que ce terreau n’était pas seulement officiellement, mais profondément chrétien.
Alors l’image dont je parlais, c’est celle du devoir, de l’homme de devoir : celui qui veille et travaille à son poste, quels que soient les circonstances, les événements, l’environnement, les modes… Et Dieu sait si cette génération en a vu passer des événements , des transformations, des  remises en question, que sais-je encore ?
Aussi pouvons-nous rendre grâce pour tous ceux pour qui cette turbulence n’a pas amoindri mais fortifié la fidélité. Ce fut le cas pour toute sa famille, je l’imagine car je l’ai peu connue ; ce fut le cas, j’en fus longtemps témoin, pour lui-même, en précisant bien que cette fermeté n’était pas une performance de type stoïcien –ce qui est déjà très grand- mais une avancée dans la relation personnelle avec le Seigneur, une croissance dans l’amour sous l’effet de la grâce. Et, choisissant la méditation plutôt le panégyrique ou la page d’histoire, je voudrais maintenant vous inviter à méditer cette réalité de la grâce : grâce reçue, grâce communiquée, grâce réfléchie en action de grâce.
La Grâce reçue, ce fut – même si le vocabulaire est différent- la première réalité vécue par Henri lorsqu’il devint le frère Vincent-Marie en demandant la miséricorde de Dieu.   
Cette grâce lui fut abondamment donné, car comment accomplir autrement qu’avec la grâce de Dieu ce long périple allant de Rouen à Marseille en passant par Paris, Casablanca, la Caire et la Corse ;  périple au cous duquel il fut constamment affronté à des situations nouvelles, inattendues, compliquées, ardues ? Seule la grâce du Seigneur et une constante fidélité ont pu le rendre capable de tenir debout, persévérer et grandir dans cette belle attitude de serviteur. Car il en a eu des services à accomplir, secrétariat, comptabilité et fréquemment rôle de supérieur, fonction qu’il n’a pas recherchée, mais plutôt considérée comme un service, une charge.
Seul le Seigneur peut faire que tout cela, même accompli avec ponctualité, méticuleusement, soit le fait non d’esclave sous le joug de la loi, mais d’homme libre sous l’impulsion de la grâce
Cette grâce, elle a été tellement reçue qu’elle fut aussi communiquée.  Et j’évoque maintenant son ministère de prêcheur, predicator gratiae, héraut de la grâce par la parole et par l’exemple.
Tous ceux qui l’ont connu peuvent témoigner de ce que l’on aurait appelé autrefois son « zèle sacerdotal ». Il n’est pas question de raconter cette longue vie ; j’en rapporte simplement un souvenir : je le vois encore, à Corbara, déjà âgé, partant dare-dare dans la montagne pour aller faire le catéchisme là où des enfants n’avaient rien. On me dit qu’à une époque plus faste, il avait au Caire, joué un rôle importante pour la catéchèse dans les collèges, je le crois volontiers.
Cette mention du Caire m’invite à me demander s’il n’y eut pas là quelque aventure de la grâce ? Il y eut une rencontre entre le jeune Epinoux alors coopérant au Caire et le père Labigne ; ce me fut rapporté par l’un des deux, ou les deux ? Et je ne me rappelle pas exactement ce qui me fut dit, mais il me semble bien que le plus jeune déclarait cette rencontre  importante pour l’orientation de sa vie. Le sort étant tombé sur le plus jeune, nous ne le saurons sans doute jamais ; mystère de la grâce !
D’autres aventures de la grâce n’ont rien de mystérieux, celle par exemple qui concerne le couvent de Corbara, ce dont je fus encore témoin : le couvent risquait d’être laïcisé. De quels soucis, de quelle peine, de quelles angoisses, ce fut pour lui l’occasion ; et de quels efforts, de quelle recherche passionnée pour trouver une solution ! Ce qui fut fait puisque la communauté saint Jean a pris en charge ce couvent, resté couvent saint Dominique, et dont l’actuel prieur est parmi nous, ce dont nous sommes très reconnaissants. De tout cela nous pouvons rendre grâce !
Je voudrais maintenant terminer par où nous avons commencé : demander la grâce
L’évocation de notre vocation de prêcheurs ne peut que nous inviter à demander la grâce de travailler activement dans le champ du Seigneur afin de nous préparer ainsi à paraître devant lui les mains pas trop vides. La demander aussi pour notre frère Vincent-Marie : même si nous avons toutes raisons de penser qu’il est ou sera incessamment dans la joie du Seigneur, comment ne pas éprouver un certain tremblement devant une telle charge : héraut de la bonne nouvelle, ministre de la grâce  lorsqu’il s’agit d’en rendre compte ? 
Alors avec toute notre reconnaissance, notre affection fraternelle, notre confiance, nous le recommandons à l’amour miséricordieux du Seigneur !

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