La Passion de Jeanne d’Arc

La tradition des vigiles artistiques des trois jours saints dans l’église conventuelle de Montpellier se renforce d’année en année depuis maintenant plus de sept ans. Cette année, cinéma et orgue : la Jeanne d’Arc de Dreyer (1928)

 

Il s’agit le mardi saint d’ouvrir en vigiles un espace créatif que des amis artistes offrent à notre prière en vue des jours saints. Nous avons eu tout à la fois la chance et l’amitié d’artistes dans des domaines très variés qui ont permis de réaliser cette offrande en croisant les arts autour de la Passion de notre Seigneur. Cette année, cinéma et orgue : la Jeanne d’Arc de Dreyer (1928)
Projetée dans une église comme le voulait l’auteur pour que le cinéma muet bénéficie d’improvisation à l’orgue d’église et non de piano forte ou harmonium des salles de cinéma d’époque. La force du cinéma de Dreyer s’exprime au plus près de la création en noir et blanc et du muet. Mais le « muet » ne signifie pas le silence non habité. Notre ami Dominique Jankovic a réalisé à l’orgue Alain Sals de notre église une improvisation proprement géniale en harmonie avec la contemplation qu’exige à la fois le muet et le noir et blanc. Art pour art, cette offrande aura permis le 15 avril dernier de revisiter de fond en comble ce chef d’œuvre du cinéma qui est devenu sous nos yeux et dans la musique une contemplation véritable de la Passion de Jésus qui accompagne de bout en bout la passion de Jeanne.
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Je laisse doucement descendre en moi la forte empreinte d’une confrontation de beautés : la projection de la Passion de Jeanne d’Arc de Carl Théodor Dreyer (1928) accompagnée d'une improvisation à l’orgue de Dominique Jankovic en l’église des Dominicains de Montpellier le 15 Avril 2014.
Beauté muette d’un chef d'œuvre du cinéma ouvrant à vif un espace musical à créer dans l’instant du mouvement. Seule la création fait vivre la création. On ne peut être statique quand vibre la dynamique ici conjuguée de la création. Faire descendre la beauté en soi manifeste que la beauté met en mouvement la vérité totale de l’être et de la vie. Il n’y a plus là de spectateur mais un nouvel acteur associé à cette confrontation créatrice. La beauté se révèle comme accueil d’une beauté à recevoir, venant de beaucoup plus loin que soi, au delà de l’esthétique, plus profond que la blessure de la tragédie et plus apaisant qu’une parfaite harmonie.

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Tel fut ce mouvement de la Passion de Jeanne en la semaine sainte de la Passion de Jésus. C.T. Dreyer éclaire de l’intérieur la passion de Jeanne de celle de Jésus comme la passion de Jésus se donne à discerner en filigrane de celle de Jeanne. Voici que se donne à voir le secret intime d’un amour passionné : Jeanne vit sa mort pour Jésus car Jésus vit sa mort pour nous.
Devant ce déchirement créateur d’une passion pour l’autre, l’improvisation s’engouffre comme dans une brèche : musique d’un amour passionné soudain libéré en soi. Petite musique, voix intérieure trop longtemps enfouie en soi à être devenue muette. Et c’est là, à l’intime, que la Passion de Jésus vient souffler par Son esprit sur la braise de notre passion fraternelle avant qu’elle ne devienne cendre. Et se livre ainsi la vérité de notre vie : choisir entre la mort par enfermement ou la vie donnée, partagée. Et c’est là que surgit la beauté, signe pur de la vérité, trace vivante de l’amour.
Descente ou élévation, brèche, blessure et déchirement, tragédie et harmonie : l’art est à la jointure de ces extrêmes qui soudain rapprochent.
Les paradoxes alors s’enchainent : le muet dit un interrogatoire, le visage longuement regardé dit l’intérieur, le noir et blanc annonce la lumière flamboyante et absente et Jeanne entravée dit le jaillissement de l’amour, le bondissement de la bienaimée du Cantique des Cantiques. Exactement comme Jésus cloué en croix embrasse amoureusement toute l’humanité et se tourne, du même mouvement comme un jaillissement de confiance vers son Père. Les sept paroles du Christ en croix, crucifié immobile, indiquent le pur mouvement de l’amour qui ne cesse de s’élancer vers l’autre. Devant le visage nu et défiguré de Jésus, nous voyons le Père. Saint Irénée exprime la vérité de cette contemplation chrétienne : « Le Fils est le visible du Père et le Père est l’invisible du Fils ».

Le paradoxe dynamique du cinéma de Dreyer donne à voir dans le visage de Jeanne filmé au plus près qu’elle est intensément ailleurs, hors de son procès dans une autre présence au pied de la croix de Jésus reflétée dans un instant de lumière croisée sur le sol. Et quand l’ombre portée de son juge efface l’ombre lumineuse de la croix, elle revient à elle pour être présente au témoignage qu’elle donne du Christ crucifié à cause de l’amour infini de Dieu pour l’humanité. L’art traque sur un visage une beauté pleinement présente parce que surgie d’un ailleurs intensément perçu. Ce que Dreyer donne à voir est beaucoup plus loin que l’image, la présence est l’expression d’une absence qui nous attire plus loin que l’enfermement sur soi.
Contraste saisissant du visage de Jeanne longuement regardé tandis que le cinéma semble redevenir lui-même au défilement effréné des visages des juges car ils ne savent pas « voir » Jeanne. Ils l’ont définitivement transformée en objet avant de la voir elle et d’écouter la Parole qu’elle reçoit d’un autre. Tragédie d’une Église liée au pouvoir politique qui peut contraindre et défigurer les corps et détruire les visages. Les théologiens deviennent les garants d’un dieu pris au piège de leurs représentations: Dieu ne peut pas être avec Jeanne puisqu’Il ne peut être a priori qu’avec eux de science sûre. La théologie filmée par le défilement des bouches des juges en gros plan ne dit qu’une parole vide et inutile, un blablabla infernal. Une parole tellement vide que Dieu en est exclu dans sa volonté d’être Emmanuel, Dieu avec nous. Et l’exclusion de Dieu produit la condamnation à mort .

Le procès de Jeanne reproduit le procès de Jésus. La raison politique « Il vaut mieux qu’un seul meure à la place de tout un peuple » énoncée par Caïphe, grand prêtre cette année là (Jean 11,45-53) permet d’éliminer l’Envoyé du Père « venu non pour condamner le monde mais pour le sauver » (Jean 3,16). La raison politique dictée par la présence dominatrice de l’armée d’Angleterre filmée dans le masque de haine inflexible et immuable des soldats, s’empare du visage des ecclésiastiques qui se ferment à Dieu en croyant l’incarner.
Seul le visage de Jeanne, avec quelques regards de bonté et de vérité en de rares éclats autour d’elle, atteste la présence du vrai Dieu. Jeanne qui ne sait pas lire – peut-être justement parce qu’elle ne sait pas lire et donc censée incapable de répondre - exprime la vérité de cet Emmanuel qui a donné sa vie pour le salut du monde.
Car Jeanne la muette analphabète contemple Jésus en croix au point d’en boire les paroles de vie qui la maintiennent debout, actrice véritable de son procès où ses accusateurs s’enlisent dans le délire indéfiniment répété de leurs refus d’écouter la Parole de Dieu, d’entendre l'Évangile. Contraste saisissant du visage presque immobile de Jeanne, incarnant intensément une présence qu’elle regarde de tous ses yeux et du défilé des visages volubiles où le masque de la haine et de la ruse rend impossible la présence de Dieu. Les ecclésiastiques et les théologiens inféodés au pouvoir se vident de la Grâce à chacune de leurs interventions pour redevenir les acteurs véritables du mal qu’ils sont censé combattre au nom du Christ. Ils laissent littéralement la place à Jeanne, unique témoin de la présence du Christ en sa passion. Elle devient peu à peu la sainte remplie de l’amour passionné du Christ qui va jusqu’au bout du don et accomplit le salut du monde. Ce n’est plus elle qui vit mais c’est le Christ qui vit en elle. (Cf. Galates 2,20)

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Le travail créateur de C. T. Dreyer affine par l’image la manifestation de la vie intérieure de Jeanne dans ce regard extrême, extatique où elle voit à l’extérieur ce qu’elle vit à l’intérieur. Qu’elle s’attache à contempler dans ce décor austère toutes les formes de croix ou qu’elle puisse voir en ces ecclésiastiques ou ces soldats anglais, les visages de Caïphe, Pilate, Hérode ou des légionnaires romains que Jésus voyait dans sa propre passion. Renversement radical du jeu des acteurs, singulièrement Renée Falconetti qui incarne Jeanne : le cinéma d'action devient  immobilité « passive » du regard et du visage tendu vers une absence, un manque, un ailleurs. Comme Jésus en sa Passion est devenu « passif » devant l’action déployée par les acteurs du Vendredi Saint qui l’arrêtent, le frappent, le condamnent et le mettent à mort sur une croix.

Par sa « passivité » le Christ devient le révélateur du mal en action dans le monde et dont la figure par excellence est la violence par laquelle l’homme tue l’homme. Ainsi Jeanne contrainte, entravée, totalement impuissante révèle le mal qui travestit l'Église en ses membres officiels, son « personnel », au point qu’on fait de l’eucharistie un chantage pour faire triompher le mensonge. Par son témoignage de fidélité jusqu’à la mort, Jeanne s’efface réellement et cinématographiquement, devant le spectacle du monde où se donne à voir à plein la violence. Le moteur de cette violence est la haine et le pouvoir qui prennent la place de Dieu dans le cœur des hommes et, enlaidissent les visages et rendent muette la parole.

Alors le feu - comme un vol d’oiseau ou un bébé au sein-  vient consacrer la naissance de Jeanne à la vraie vie avec le Christ. Son désir passionné rejoint celui de Jésus en sa passion pour le salut du monde. Là s’ouvrent les portes du Royaume où l’amour et la vérité se rencontrent et la justice et la paix s’embrassent. (Psaume 85/84)

L’improvisation à l’orgue jaillit des visages muets et le noir et blanc invente des couleurs nouvelles dans le rythme même du cinéma. Pas de succession statique des photos de visages au plus près de l’objectif mais l’enchainement créatif du rythme propre au cinéma. Rythme à peine cassé par les cartons du dialogue car tout est déjà dit par les regards. Fait très étonnant car le spectateur laisse l’image s’imprimer en lui pour créer en lui une conversation inédite plus profondément que les paroles insensées des juges si prévisibles dans la ruse, la fourberie ou le mensonge. Conversation intérieure donc où le spectateur participe à l’intimité du dialogue entre Jeanne et Jésus dans leurs passions distinctes et communes. Silence profond où chante comme un Cantique des Cantiques le Bien aimé, la Bien aimée et le chœur dont l’écran est le chef d’orchestre.
La musique vient faire silence dans l’ultime de l’amour-passion tandis qu’enfle au dehors le bruit et la fureur de la foule sortie à la rencontre du bucher où veille la violence des hommes.

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Le Cantique des Cantiques devient alors apocalypse et le cinéma révélation. L’écran révèle la vérité de notre monde agité de soubresauts informes où les violences multiformes s’empilent comme les rondins de bois du bucher. Tandis que l’orgue révèle le silence d’ une parole d’amour qui traverse de bout en bout cette agitation insensée. Sur le bucher comme sur la croix se vit la seule parole vraie qui redonne sens et vie : « Père, pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». (Luc 23,34) L’amour fort comme la mort en appelle au cœur de la mêlée à la source de tout amour hors de la mêlée. Le feu stupide allumé par les hommes qui croient faire disparaître la vérité de l’amour devient la vive flamme de l’Esprit qui unit le ciel et la terre, la bienaimée et son bienaimé dans l’embrasement d’un amour soudain plus fort que la mort. Car la mort comme la peur ne peuvent plus rien devant l’irrésistible désir de l’amour pur. « Élevé de terre, dit-il, j’attirerai tout à moi ». (Jn 12, 39)
Les flammes du bucher unissent Jeanne à la lumière sans ombre et sans déclin du Ressuscité !
Et le peuple voit clair, comme le chœur du Cantique des Cantiques, comme nous spectateurs : « Vous avez brûlé une sainte ». « Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu ».
La passion de Jeanne offerte par C. T. Dreyer vient dévoiler l’image de l’Apocalypse car le visionnaire de Patmos nous fait comprendre Jeanne de Donrémy dans le subtil échange où le voir devient entendre. La bergère entend « des voix » et lit dans une extase sur les lèvres de Jésus les réponses à ses bourreaux tandis que Jean de Patmos « tombe en extase le jour du Seigneur « et reçoit l’ordre » d’écrire ce qu’il voit dans un livre ». Alors le visionnaire pourtant cloué à terre se retourne pour voir la voix. (Apocalypse 1,10-12)
Il se trouve comme transporté, en lui et hors de lui comme le précisera saint Paul (2 Corinthiens 12, 1-10 ), en présence, mieux dans la Présence qui bouleverse tout dans sa simplicité ineffable. Je vis « comme un Fils d’homme... ses yeux comme une flamme ardente... sa voix comme la voix des grandes eaux » (1, 13-16). Jean de Patmos devient tout entier écoute et regard et « tombe comme mort ». Mort au bruit et à la fureur du monde.
En ce premier chapitre de l’Apocalypse s’ouvre la recherche aussi longue que l’histoire de la présence, ineffable et respectueuse infiniment, de l’éternité dans le temps, de l’amour au profond de la haine, de la paix qui fait Justice de toute violence.
La Sainteté, immergée dans l’histoire, irrigue l’humanité. L’art fait passer de la laideur apparente à la beauté profonde à l’intérieur de cet espace nouveau dévoilé par l’apocalypse. La voix se donne à voir tandis que la Présence devient Parole. Les yeux aveuglés par la violence et l’absence d’amour s’ouvrent sur la parole d’un apprentissage infini : « Aimez-vous comme celui qui se donne à voir comme un Fils d’homme ». Dans le fond l'art est « comme ».
La Parole créatrice des origines s’incarne en Présence, Dieu et homme, homme et Dieu. L'Incarnation du Verbe de Dieu est au sommet de la montée du désir. La Parole désire se faire voir dans la beauté du visage où s’échangent et s’unissent le désir de Dieu qui traverse l’humanité et la soulève vers le ciel et l'homme en désir de Dieu. Car Dieu Amour désire converser avec l’humanité à la brune du soir. L’amour révélé sur le visage de Lui vers elle et d’Elle vers Lui, transfigure le monde : « Beauté, longtemps je t’ai cherchée... ».
Elle est là, devant toi, simplement.

Fr Gilles Danroc op.

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