Évangéliser sur les pas de saint Dominique

Aujourd’hui l’Ordre fondé par saint Dominique est répandu sur tous les continents : sœurs moniales contemplatives, frères, sœurs de vie apostolique, laïcs dominicains. Pourtant saint Dominique reste peu connu. Qui est cet homme ? Quel a été son génie ? Où se trouve le secret de sa fécondité spirituelle?


L’histoire n’a gardé aucune prédication du fondateur de l’Ordre des Prêcheurs. En revanche, ses contemporains nous ont transmis quelques phrases qui sont de véritables bijoux de la spiritualité dominicaine. L’âme et les convictions de frère Dominique apparaissent aussi dans les Constitutions de l’Ordre qui ont été saluées par un historien du droit comme « un beau monument de droit constitutionnel ».

Pour connaître saint Dominique nous n’avons pas la possibilité d’analyser minutieusement ses œuvres théologiques. Ce saint nous a laissé un esprit. La meilleure manière d’entrer dans sa vie demeure l’expérience commune ; seule la connaissance par connaturalité nous révèle vraiment la psychologie et le propos de saint Dominique. Il faut avoir vibré de la même passion pour l’Évangile devant l’incroyance, l’erreur et la critique de l’Église pour le comprendre.

Saint Dominique a consacré ses forces à la communication de la foi. Passionné de dialogue, il a prié, réfléchi et échangé sur l’Évangile. À Toulouse, il passa toute une nuit à parler de Jésus-Christ avec un hôtelier hérétique qui entra à l’aube dans la lumière de la foi catholique. Lors de ses voyages, il s’efforçait d’entrer en dialogue avec les étrangers. C’est ainsi que par la grâce de la prière il put communiquer avec des pèlerins allemands en route vers Rocamadour.

Né à Caleruega, près de Burgos en Espagne, vers 1170, Dominique grandit dans un contexte de guerre contre l’envahisseur musulman. Son origine noble, les études à l’Université de Palencia et les voyages en Europe le prédisposèrent à la communication. Éduqué dans un climat familial de foi fervente, sa mère la bienheureuse Jeanne d’Aza lui donnait l’exemple de la charité envers les pauvres et son oncle archiprêtre à Gumiel d’Izan l’initiait à l’étude de la Parole de Dieu et à la prière, Dominique a développé une grande ouverture d’esprit et un vif intérêt pour la mission envers les Cumans de l’Est de l’Europe plutôt qu’à l’égard de l’islam du Sud de l’Espagne.

Ce sont les événements qui vont déclencher l’entreprise apostolique de saint Dominique. À Toulouse, il reçut le choc de l’hérésie cathare qui considérait mauvais le corps et la sexualité. Pour les cathares, dont l’étymologie grecque évoque la pureté, le ventre de la femme était le laboratoire où se reproduisait le mal. L’âme pure de saint Dominique frémit face à ce rejet de la dignité du corps humain auquel s’est uni une fois pour toutes le Fils de Dieu fait homme, Jésus-Christ, dans le mystère de la sainte Incarnation. Façonné par la spiritualité mariale populaire de sa région castillane qui donne le sens juste de la foi chez les fidèles, Dominique va plaider pour la sainteté de la vie humaine sauvée du péché par le Christ.

Dans le Midi de la France, les prédicateurs de l’Église n’arrivaient pas à susciter la foi dans le message évangélique. Ils étaient disqualifiés par leurs richesses. Les Cathares se présentaient comme les véritables apôtres qui prêchent dans la pauvreté.

La foi passe par les mots de la foi mais la transmission de la foi exige le témoignage. Les discours idéologiques, les clichés et la langue de bois tuent la communication. Dans l’Évangile, Jésus invoque la force de ses œuvres devant ceux qui n’adhèrent pas à sa prédication : « Si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres » (Jean 14, 11). La valeur de la foi se manifeste dans les réalisations suscitées par la charité qui ne reste jamais inactive.

Saint Dominique vivait ce qu’il annonçait. À Palencia, lors d’une famine, il vendit ses livres en disant : « Je ne peux pas prier sur des peaux mortes alors que les hommes meurent de faim ». Par ailleurs, il pensa à se vendre pour délivrer les captifs tombés aux mains des Sarrasins. L’amour inspirait toujours sa communication. C’est dans le livre de la charité que saint Dominique trouvait la connaissance de Dieu et des hommes ainsi que le discernement nécessaire aux décisions qu’il devait prendre.

Le mot « communication » vient du latin « munio » qui exprime le fait de fortifier ou de bâtir. Saint Dominique a contemplé le spectacle bouleversant d’une Église qui tombait en ruines. Comme saint François, son contemporain, il travaillera à son relèvement. Dans sa prédication, saint Dominique ne se contentait pas de livrer un message, il cherchait la communion, partageant le désir du Christ : « Qu’ils soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous » (Jean 17, 21).

Pour prêcher l’Évangile de la grâce, saint Dominique participait aux disputes publiques avec les hérétiques. Prédication qui n’allait pas sans affrontements. Homme audacieux, Dominique préférait prêcher à Carcassonne qu’à Toulouse. À Toulouse, il recevait des éloges tandis qu’à Carcassonne il se heurtait à l’opposition des hérétiques.

La foi jaillit comme une étincelle du choc de deux corps : la Parole de Dieu et l’exemple. En Dominique, « amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Psaume 85, 11). Il aime d’un amour intelligent et exigeant, sa pensée est une pensée amoureuse. Dans la vie quotidienne, ceux qui aiment agissent parfois de manière lâche n’osant rien demander de peur d’essuyer un refus. D’autre part, ceux qui invoquent un idéal de vérité risquent de se montrer durs et blessants comme une guillotine : « Je vais te dire ce que je pense de toi ! »

Saint Dominique aime les pécheurs et les pauvres. Il corrige les fautes de ses propres frères avec douceur et délicatesse, les traitant toujours comme des frères égaux et non comme des subordonnés. Quand il arrivait dans un couvent, il se renseignait sur les coutumes locales et s’y conformait. Dans l’élaboration des Constitutions de l’Ordre, il fera que cet esprit fraternel et démocratique devienne droit.

Au moment de mourir à Bologne, il s’exclame : « À Dieu ne plaise que je sois enseveli ailleurs que sous les pieds de mes frères ».

Dans les relations humaines, saint Dominique illuminait l’autre. Entre eux passait l’Esprit. Ceux qui le rencontraient devenaient assurés et rayonnants de la lumière de la foi. Nous avons l’exemple de Pierre Seilhan, ce toulousain qui donna à saint Dominique la maison que nous contemplons aujourd’hui comme berceau de l’Ordre.

Saint Dominique aimait la vérité et l’étude. C’est pourquoi « Veritas » deviendra la devise des Prêcheurs. Aussi les premiers frères seront-ils envoyés dans les meilleures universités de l’époque : Paris pour la théologie et Bologne pour le droit. La prédication de l’Évangile ne devait en aucune façon donner prise aux sarcasmes des incroyants.

En Dominique, l’annonce de la Parole s’harmonisait avec son exemple. Il imitait le mode de vivre des apôtres. La communication de la foi passe par un apparent paradoxe : « La puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12, 9). La richesse de la grâce accordée dans la prédication et les sacrements passe par la pauvreté du prédicateur. Loin d’être un handicap pour l’évangélisation, la pauvreté volontaire agit en multiplicateur. La foi, démarche d’amour, implique l’humilité. Ce qui nous aide à comprendre le testament de Dominique : « Ayez la charité, gardez l’humilité, possédez la pauvreté volontaire. » Aucune autre recette d’art oratoire pour ses frères prêcheurs !

Dans le cloître du couvent Saint Marc de Florence, Fra Angelico nous présente saint Dominique en prière au pied de la croix ensanglantée de Jésus. Sa prédication naissait de la prière. Dominique parlait de Dieu ou avec Dieu. Le bavardage est signe de solitude. Il nous arrive de parler beaucoup et de communiquer peu, chacun restant enfermé dans sa solitude intérieure. L’expérience de saint Dominique nous montre que l’on ne guérit pas de l’ennui par une multitude de loisirs mais par la plénitude apportée par la Parole de Jésus qui est « Esprit et Vie » (Jean 6, 63). Saint Dominique aimait le silence, « père des prêcheurs », lieu de la plénitude du cœur. Comme le Verbe naît du silence du Père, ainsi la prédication de saint Dominique et de ses frères naissait-elle du silence de la prière en commençant par celle des sœurs moniales que frère Dominique fonda en premier avant les frères, à l’image d’une nappe phréatique d’où monte l’eau vive qui vivifie la terre et lui fait porter du fruit (Cf. Psaume 1).

Au cours de ses nuits de prière, Dominique intercédait pour les pécheurs : « Seigneur, ayez pitié de votre peuple. Que vont devenir les pécheurs ? » Sa prière était habitée par les cris, les paroles et les souffrances des hommes. Interrogé un jour sur ce qu’il ferait s’il venait à subir l’attaque des brigands, Dominique manifesta son refus de la violence et son désir du martyre, prêt qu’il était à connaître le supplice et la mort pour témoigner de l’amour de Jésus-Christ à l’égard des délinquants.

Il mixait les paroles des hommes et la Parole de Dieu. Le cœur de Dominique peut être comparé à une table de mixage où la Parole biblique occupe la première place. Sa prédication représentait la synthèse et l’aboutissement de son dialogue avec Dieu et avec les hommes.

L’aventure de saint Dominique n’est pas finie. Il continue de la vivre avec la Famille dominicaine, ses frères et ses sœurs et avec l’Église universelle.

À Bologne, le 6 août 1221 en la fête de la Transfiguration du Seigneur, au moment de mourir, saint Dominique console et consolide ses frères : « Ne pleurez pas, je vous serai plus utile après ma mort et je vous aiderai plus efficacement que pendant ma vie » (Catéchisme de l’Église Catholique, n°956). J’aime citer cette phrase au cours des célébrations des funérailles pour mettre en valeur la communication de l’Église du Ciel avec celle de la terre.

Nous parlons à l’heure actuelle de l’urgence d’une nouvelle évangélisation. L’exemple de saint Dominique révèle que l’Évangélisation est radicalement affaire de sainteté. Sainte Catherine de Sienne disait : « La religion de notre Père Dominique est un jardin large, joyeux et parfumé. » Si la foi reste une démarche difficile et si chaque existence comporte des épreuves, il est vrai aussi que la vie chrétienne ressemble à un long jour de fête dans le bonheur de croire : « Quelle joie pour les cœurs qui cherchent Dieu ! » (Psaume 105, 3).

La vie de saint Dominique me fait penser à cette merveilleuse phrase du théologien Hans Urs von Balthasar : « Si Jésus est allé si loin dans la communion avec les hommes, c’est que personne n’est allé aussi loin que lui dans la communion avec le Père. » Plus l’homme se rapproche de Dieu et plus il se rend proche de ses frères.

Fr. Manuel Rivero, op

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