La légende toulousaine de saint Dominique

Pour ce que nos historiens ont écrit au XVIIe siècle sur saint Dominique, j’en ai traité au colloque de Fanjeaux en 2000 (L’Ordre des Prêcheurs et son histoire en France méridionale, CF 36, publié en 2001) : « L’historiographie de saint Dominique en pays toulousain de Rechac à Touron (1640-1740) », article que je ne reprends pas ici et auquel il suffit de renvoyer.

À présent je veux examiner la manière dont au XVIIe siècle nos frères historiens, et spécialement les Toulousains, se représentaient saint Dominique. Cette histoire des représentations s’intéresse à ce que les historiens positivistes considèrent comme le rebut de l’histoire, qu’ils écartent d’un revers de main. Or ces représentations, qui constituent la légende toulousaine de saint Dominique, ont leur propre historicité. Je procéderai à partir de trois souvenirs historiques – par souvenir entendez tout objet concret qui reste comme un témoignage du passé d’où il provient et qui en suscite le souvenir, – de trois souvenirs encore présents et auxquels se rattachent les représentations de saint Dominique et de ses “miracles toulousains” dont je me propose de vous entretenir.

1. Le crucifix de S. Dominique, ou plutôt “dit de S. Dominique”, visible à Toulouse dans la crypte de la basilique Saint-Sernin, classé Monument historique en 1906.
2. La croix de S. Dominique, dans la forêt de Bouconne, à l’ouest de Toulouse, à la fois toponyme connu des randonneurs et monument votif.
3. L’image du Rosaire échappée au feu, conservée dans un reliquaire jadis à la Visitation de Toulouse, à présent à la Visitation d’Annecy.


1. Le crucifix dit de saint Dominique

Un objet archéologique connu

– Objet qui a fait l’objet d’une communication par Maurice Prin et par le P. M.-H. Vicaire au colloque de Fanjeaux en 1980, Bernard Gui et son monde, CF 16, « Bernard Gui, saint Dominique à Muret et le crucifix criblé de flèches », p. 243-250 (et planches 6 et 7).
– Objet qui a été présenté à deux expositions dont il existe un catalogue imprimé, donc à chaque fois une notice, en 1961 à Montauban, Trésors d’art gothique en Languedoc, catal. n° 60 ; en 1985 à Toulouse, Les Jacobins, 1385-1985. Sixième centenaire de la dédicace de l’église des Jacobins, catal. n° 2 (notice par Maurice Prin).
– Objet sur lequel, en 1892, l’abbé Jean Lestrade, alors vicaire à Muret, avait consulté le P. François Balme, op. Le dossier constitué par l’abbé Lestrade comprend : 1/ La pièce XXXVI du Cartulaire Balme (= texte de Bernard Gui), p. 415-428 (à la suite de la p. 420 image du crucifix ; p. 423, note 3 : le crucifix de S. Dominique). 2/ L’article anonyme de la Semaine catholique de Toulouse, le 16 juin 1878, « Le Crucifix de S. Dominique à la basilique S. Sernin ». 3/ Une lettre de Balme à Lestrade, 27 septembre 1892, 3 pages manuscrites. 4/ Des notes manuscrites de Balme relatives à l’article de la Semaine catholique en 1878, 2 pages manuscrites.
– Objet décrit en 1888 par le P. Joachim Berthier, archéologue op, de manière précise, tel qu’il était alors et tel qu’on ne peut plus le voir depuis la restauration de 1960. J. Berthier, « Les reliques de S. Dominique [à Toulouse]. 1. Le Crucifix », dans L’Année dominicaine, août 1888, p. 362-365 (image p. 364). Texte reproduit par M.-D. Constant, Sur les pas de saint Dominique en France, Paris, 1926, p. 302-304.
– Objet que les archéologues toulousains du XIXe siècle et ceux d’aujourd’hui s’accordent à ne pas dater d’avant le XVe siècle, pour des raisons stylistiques.

Un objet dont la provenance est bien assurée

– transféré solennellement du couvent des Jacobins à Saint-Sernin, en même temps que les reliques de S. Thomas d’Aquin, le 12 juin 1791 ;
– transféré de la maison de l’Inquisition [de l’église Saint-Dominique du Salin, actuel amphi Bruno de Solages] au couvent des Jacobins en 1775 ;
– dont la présence à la maison de l’Inquisition est attestée dans un imprimé de Sampayo publié à Paris en 1586. C’est l’attestation la plus ancienne actuellement connue.

Un objet qui était considéré comme une relique personnelle de saint Dominique. À quel titre ?

Le crucifix portait des pointes de flèches qui rappelaient la bataille de Muret, le 12 septembre 1213. En provenaient-elles, cela est une tout autre question. La restauration de 1960 les a fait disparaître, alors que ce sont elles qui rattachaient le crucifix à saint Dominique.
Voici la description par Maurice Prin dans sa communication de 1980 : « Sur les photographies du crucifix antérieures à la restauration, on aperçoit au-dessus de la tête du crucifié une sorte de clou, qui est une pointe de flèche ; une autre se trouve à la hauteur des chevilles ; et sur le bois de la croix on voit l’emplacement d’autres flèches qui ont disparu depuis longtemps. » Le P. Berthier, dans sa description de 1888, précise même : « Au-dessus de la tête et entre les deux pieds du Christ, apparaissent deux fers de flèche, parfaitement authentiques [je suppose qu’il veut dire anciens], l’un en métal blanc, l’autre en cuivre. »
En 1693, Percin, historien du couvent des Jacobins, mentionne trois fers de flèche, un à côté de l’épaule gauche, un autre entre les jambes, un troisième sous les pieds (que la pose d’un écriteau en 1695 a dû faire disparaître).
La présence de ces flèches a donné naissance à une légende étiologique spécifiquement toulousaine : c’est le crucifix que Dominique brandissait à la bataille de Muret, sur le front des troupes des croisés menés par Simon de Montfort, crucifix dont le corps du Christ mais aussi le porteur aurait été épargné par les flèches des adversaires menés par Pierre II d’Aragon et le comte de Toulouse Raymond VI.
Or aucun texte du XIIIe ou du XIVe siècle ne mentionne rien de tel. Tout au plus Bernard Gui est le seul auteur à mentionner Dominique présent à Muret, en prière dans l’église avec sept évêques, trois abbés et d’autres religieux – inter quos aderat religiosus Dei amicus frater Dominicus, canonicus Oxomensis, potmodum fratrum praedcatorum ordinis institutor – pendant que se déroulait la bataille. Forts du silence des textes, les critiques, même dominicains, niaient l’authenticité de la relique. Ainsi Jacques Échard, dont la position est reprise en 1840 par H.-D. Lacordaire dans sa Vie de saint Dominique, au chapitre V, où il traite de la bataille de Muret :

Cette bataille mémorable […] comptera toujours parmi les beaux actes de foi qu’aient faits les hommes sur la terre. Dominique était à Muret avec les sept évêques que nous avons nommés et les trois abbés de Cîteaux.
Des historiens modernes [= du XVIIe siècle] ont écrit qu’il marcha en tête des combattants, la croix à la main ; on montrait même, dans la maison de l’Inquisition, un crucifix percé de flèches qu’on disait être celui qu’il avait porté à la bataille de Muret.
Mais les historiens contemporains [= contemporains de l’événement] ne disent rien de semblable : ils affirment, au contraire, que Dominique resta dans la ville à prier, de concert avec les évêques et les religieux.
Bernard Guidonis, l’un des auteurs de sa vie, qui habita l’Inquisition de Toulouse de 1308 à 1322, ne fait aucune mention du crucifix qu’on y a vu plus tard.

À l’argument de la critique historique, Thomas Souèges et les dominicains toulousains répondaient que possession vaut titre, argument de l’attestation par la relique. Ainsi Rechac, en 1647 :

Chapitre 26, Dominique à la bataille de Muret.
S. Dominique voulut prendre cette occasion pour sacrifier sa vie à son bien-aimé Jésus, il sortit avec le Comte, et allant en tête d’un escadron le crucifix en main, il animait les soldats à mourir une fois pour celui que nos péchés avaient crucifié tant de fois.
Le Comte divisa ses gens en trois petits escadrons, en l’honneur de la très sainte Trinité, à un desquels S. Dominique se mit le premier ; comme on fut à la portée des flèches, les ennemis en firent incontinent lever une nuée sur saint Dominique et son crucifix, sur le Comte et ses trois escadrons. Mais Notre-Dame avec une légion d’anges, ainsi qu’elle révéla au B. Alain, écarta çà et là toutes leurs sagettes, en sorte qu’aucun ne fut blessé.

Chapitre 27, Le crucifix de S. Dominique, percé de flèches de tous côtés, ne fut jamais touché en la figure de Jésus Christ.
Le premier [grand et insigne miracle] fut que le crucifix de S. Dominique fut couvert et percé de flèches, et cependant aucune n’endommagea la figure du corps de J.C. attaché à iceluy. Je l’ai vu à Toulouse, en notre maison de l’Inquisition, au bois duquel se montrent 3 ou 4 trous que les flèches y firent, et nommément un entre les jambes du crucifix, pour témoigner davantage le miracle : les tronçons de quelque flèche y sont encore à présent, tant cette histoire est indubitable, ainsi qu’écrit et soutient notre historiographe français, sous Philippe Auguste, l’an 1213, contre quelques-uns qui nient ou révoquent en doute la présence et assistance de notre B. P. à cette bataille. […] Nous sommes assurés par nos auteurs et par la tradition du lieu, telle qu’est celle-ci ; en signe de quoi la ville de Toulouse a fait garder si soigneusement ce crucifix en notre maison de l’Inquisition, jusque-là que la rue s’en appelle la rue du Crucifix […]. Quoi qu’il en soit, la tradition est trop forte pour s’y opposer, et ce crucifix de l’Inquisition prêche trop cette vérité.

Mais surtout Souèges, en 1693 : « Ce crucifix que nous gardons est une démonstration historique contre toutes les conjectures qu’on aurait pu former de la piété et de la dévotion de Notre Père Saint Dominique pour le faire rester dans l’église de Muret avec les autres [clercs]. »

[S.Dominique marchait-il lui-même, le crucifix à la main, à la tête de l’armée du comte de Montfort ? ] Ce silence [des auteurs contemporains] est néanmoins bien loin de préjudicier à notre tradition, qui est que la croix – que nous conservons encore avec son crucifix fort respectueusement au couvent de l’Inquisition de Toulouse, où on la voit percée de plusieurs flèches sans que pas une touche le corps du Sauveur – est la même que N.P.S.D. portait en cette bataille. […] Car après tout c’est hors de doute que cette croix se trouve et se voit telle que nous avons dit : ce l’est donc aussi par conséquent qu’elle a été percée de plusieurs flèches par les ennemis de la croix en quelque bataille. Pas un auteur ne dit en quelle, ni à qui cela est arrivé, et nous avons une tradition immémoriale que c’est à N.P.S.D. dans la bataille de Muret, sans qu’on y puisse objecter autre chose que ce qu’on pourrait opposer à quelque autre qu’on en fît auteur, savoir que personne n’en a rien dit, donc cette tradition doit être censée véritable.

Le Père Vicaire va même plus loin : Dominique était-il présent à Muret, le jour de la bataille, comme l’affirme Bernard Gui ? Le P. Vicaire tient, pour des raisons de vraisemblance, que Dominique était loin de Muret, à Fanjeaux ou à Carcassonne. Le P. Tugwell, éditeur de Bernard Gui, nullement convaincu par l’argumentation du P. Vicaire, dont il montre toute la fragilité, conclut pour sa part qu’il faut avouer notre ignorance et que nous ne savons pas où était Dominique ce jour-là.

Le chaînon manquant pour reconstituer l’histoire de la légende

Le dossier iconographique est pauvre. Les deux tableaux décrits par Percin, et qu’il dit vétustissimes, l’un à Muret, l’autre à l’église de l’Inquisition, ont tous deux disparu. À Rome, dans l’église S. Dominique et Sixte, une grande peinture murale représente Dominique brandissant le crucifix criblé de flèches. Y a-t-il des images gravées ? Hormis un médaillon du diplôme gravé par Jacques Simonin vers 1690 pour la confrérie du Rosaire de Toulouse, je ne connais aucune gravure représentant la scène.
Mais les images publiées par le P. Saffrey pourraient constituer une pièce de ce dossier. Il a publié en effet deux images anciennes de saint Dominique levant une croix nue de la main droite comme emblème de sa mission de prédicateur (la croix étant le symbole de la prédication apostolique). L’une de ces images, vers le milieu du XVe siècle, provient de l’imagerie populaire à Venise. L’autre, datée de la décennie 1480-1490, est d’origine flamande ou hollandaise et représente Dominique sarment fécond de la vigne évangélique.
Je fais l’hypothèse – à vérifier – que de pareilles représentations de Dominique, croix dressée à la main, ont circulé et ont pu donner naissance à la légende toulousaine de Dominique brandissant le crucifix à la bataille de Muret.

Signification de la légende

Selon le rapport (en latin) que Sébastien Michaelis, chef de file de la réforme méridionale, mieux vaut dire de la réforme toulousaine, adresse le 16 novembre 1607 au maître de l’Ordre Jérôme Xavierre sur les souvenirs historiques des couvents du Midi ralliés à la réforme. Quand j’ai publié ce texte en 1980, j’avoue que je n’ai pas accordé assez d’attention à ce passage :

À Toulouse, en la maison de l’Inquisition, on conserve pieusement le crucifix en bois que S. Dominique brandissait de ses mains en tête des troupes à Muret. Dans cette bataille cent mille albigeois ont été massacrés par vingt-cinq mille catholiques conduits par le comte de Montfort. Le bois de croix est vermoulu, percé de nombreuses flèches de tous côtés, mais le crucifix, comme son porteur, est demeuré intact – par un prodige comparable à celui que raconte Eusèbe dans la Vie de Constantin – afin que les incrédules d’aujourd’hui ne doutent plus.

Pareille relecture de la bataille de Muret le 12 septembre 1213, en fonction de l’actualité historique de Toulouse en 1607 (hodierni increduli), mais aussi en fonction de la bataille du pont Milvius le 28 octobre 312 (Eusebius, de Vita Constantini), appelle trois remarques :
1. À la suite de Bernard Gui, Michaelis donne, pour les effectifs engagés dans la bataille de Muret, des nombres exorbitants, alors que Pierre des Vaux-de-Cernay parle, pour les pertes des méridionaux vaincus, de 15 000 à 20 000 hommes, et que les historiens tiennent ce chiffre avancé par un contemporain pour très probablement exagéré. Dès lors, la bataille de Muret prend les proportions d’un combat apocalyptique de la minorité des bons catholiques contre la majorité des méchants hérétiques.
2. Cette amplification fabuleuse du combat du David catholique contre le Goliath albigeois justifie la comparaison de la victoire de Simon de Montfort à la bataille de Muret avec la victoire de Constantin à la bataille du pont Milvius, deux victoires aussi décisives l’une que l’autre par leurs conséquences pour la cause catholique. Or ces deux triomphes ont été remportés sous le signe de la croix glorieuse, le crucifix intact que brandissait Dominique équivalant à la croix lumineuse qu’avait aperçue Constantin. In hoc signo vinces.
3. En conséquence pour l’aujourd’hui de Michaelis, les incrédules d’à présent, entendez les huguenots iconoclastes dressés contre les catholiques romains comme les albigeois de jadis, devraient être convaincus de leur erreur par cette preuve apologétique. De toute manière Dominique continue de mener ses fils au combat apostolique, sous l’enseigne de la croix victorieuse.


2. La croix dans la forêt de Bouconne

Un hagiotoponyme de saint Dominique, ou l’attestation par le lieu

– sous la forme “la croix de Saint-Dominique” des circuits touristiques de la forêt de Bouconne, toponyme connu des randonneurs, indiqué sur Internet ;
– sous la forme d’un petit monument votif : fut de pierre sur un emmarchement, portant une croix de fer toute simple ; sur le fut, emplacement d’une inscription à présent disparue, qui aurait mentionné (selon M.-D. Constant) « Ici a prêché saint Dominique ». En 1934, pour le septième centenaire de la canonisation de saint Dominique, le couvent de Toulouse a fait restaurer ce monument et l’a fait bénir par le P. Gillet, maître de l’Ordre, lorsque celui-ci est allé prêcher à Muret le 5 juillet ;
– avant la Révolution, il y avait dans la forêt le “chêne de Saint-Dominique”, sous lequel, disait-on, Dominique aurait prêché ; abattu pendant le Révolution, en 1840, au témoignage d’un curé du coin, on voyait encore le trou laissé par la souche disparue ;
– enfin l’appellation plus vague, mais très probablement liée à ce qui précède, de « Bouconne Sainte » par le poète Guy du Faur de Pibrac en 1574 dans Les plaisirs de la vie rustique. Pourquoi “sainte” ? Mon confrère de l’Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, Georges Soubeille, qui enseignait à l’université du Mirail la littérature française du XVIe siècle, m’a dit que cette allusion à saint Dominique (qu’il ignorait) lui paraissait la meilleure interprétation.

La légende toulousaine : « Prêche le Rosaire aux Toulousains » ou les Toulousains convertis par la prédication du Rosaire

1. La légende toulousaine

La légende de Dominique convertissant les Toulousains par le Rosaire n’a pas d’autre source que le récit vague du dominicain breton Alain de la Roche (1428-1475), rejeté par Échard comme l’une de ces visions fabuleuses dont Alain était le spécialiste. La même version, plus ou moins développée, se retrouve trois fois dans la littérature des Prêcheurs au XVIIe siècle :
1. En 1646 chez Jean de Giffre de Rechac, qui lui consacre dans la Vie de S. Dominique trois chapitres, XXVIII, XXIX et XXX, qui occupent les pages 167-174.
2. En 1676 chez Jean-Vincent Bernard, dit Bernard du Rosaire, dans le Triple Rosaire augmenté, où, après un prologue dédié aux capitouls de 1675 et intitulé « Conversion des Toulousains par N.-D. du Saint Rosaire et la prédication de saint Dominique », vient le récit en quatorze pages de la « Conversion des Toulousains par N.-D. du saint Rosaire et la prédication de saint Dominique, que les anges sonnèrent au clocher de l’église cathédrale Saint-Étienne en l’an 1214 ».
3. En 1693, chez Jean-Jacques Percin, dans les Monumenta conventus Tolosani, en deux colonnes in-folio d’une typographie compacte (p. 12-13, n° 14).

En revanche ce récit est absent, dès 1693, chez Thomas Souèges, fidèle en cela à la proclamation qu’il mettra dans sa préface de 1696 : « J’aime mieux en dire moins que d’écrire des choses fausses ou apocryphes ». Quand on sait que la confrérie du Rosaire, propagée par Alain de la Roche, date du dernier tiers du XVe siècle et que celle de Toulouse est née au couvent des Jacobins en 1492, on voit de quel anachronisme est entachée la légende de la conversion des Toulousains par le Rosaire.
En outre, dans le récit commun, ni la forêt proche de Toulouse où se retire Dominique, ni l’église de la paroisse principale où prêche Dominique ne sont nommées, Alain de la Roche ne les connaissant pas. La seule exception se trouve dans le titre de l’édition toulousaine de Jean-Vincent Bernard, qui mentionne la cathédrale Saint-Étienne. Quant à la désignation de la forêt de Bouconne, au vrai la seule proche de Toulouse, elle n’est attestée que par l’ancien toponyme.

2. Le contenu de la légende avec ses deux pôles géographiques : la forêt de Bouconne, la cathédrale Saint-Étienne.

Que dit la légende ? À la suite de la victoire des croisés à Muret, la ville de Toulouse rouvre ses portes aux catholiques en 1214. Dominique s’en vient prêcher aux Toulousains, mais sans vaincre leur hostilité et sans obtenir le moindre succès. Découragé, il se retire au plus épais d’une forêt proche de la ville. Là, durant trois jours, il se livre à la prière et à la pénitence, en se flagellant jusqu’au sang. La Vierge lui apparaît pour le secourir, elle est accompagnée de trois princesses (qui représentent la puissance du Père, la sagesse du Fils, la clémence de l’Esprit) et de cent cinquante autres demoiselles, elles-mêmes divisées en trois compagnies de cinquante chacune, soit autant que le rosaire compte de grains, de divisions et de subdivisions. La Vierge guérit Dominique de ses meurtrissures, elle le réconforte et l’allaite, puis lui apprend que par le Rosaire il viendra à bout de l’obstination des Toulousains.
Dominique retourne alors à Toulouse. Lorsqu’il entre en ville, les cloches de l’église principale s’ébranlent, actionnées par les anges. Le peuple accourt pour entendre le prédicateur. Un orage d’une violence terrifiante qui éclate à ce moment-là jette les auditeurs dans l’épouvante et les incite au repentir. Ils se rendent à l’orateur, embrassent la dévotion du Rosaire, s’enrôlent dans la confrérie et convertissent leur manière de vivre.

3. Les images de la légende

Michel Beaujean, en 1676, pour le Triple Rosaire de Jean-Vincent Bernard, représente ainsi la scène toulousaine : à droite, Dominique est en chaire dans la cathédrale, un immense rosaire à la main gauche ; en face de lui, au premier rang du public, les capitouls de l’an 1675 (comme le rappelle l’inscription placée devant eux) siègent à leur banc ; au-dessus de Dominique, les anges sonnent la cloche à la volée, tandis qu’en haut à gauche, la Vierge suivie d’une sainte cohorte apparaît au prédicateur, lui tendant un rosaire et lui enjoignant (dans un phylactère) : « Prêche mon Rosaire aux Toulousains ». Au bas de la gravure, l’inscription explique : « La conversion des Toulouzains par nostre D. du St Rosaire et la prédication de St Dominique, que les Anges sonerent [sic] au Clocher de l’Église St Estienne, suivie d’une procession d’action de grâces l’an 1214. »
Jacques Simonin, vers 1690, pour le diplôme de la confrérie, dans la cadre restreint d’un médaillon, a simplifié la scène de Toulouse, dont il reste Dominique en chaire devant son auditoire et brandissant un immense rosaire, pendant que les anges manœuvrent la cloche.

4. Signification de la légende.

Légende hagiographique, sans nul doute, mais qui n’est pas dépourvue de sens historique. Pour les Dominicains de Toulouse au XVIIe siècle, la légende de saint Dominique se lit au présent : les Albigeois de jadis deviennent les huguenots d’aujourd’hui. Les frères projettent leur propre situation sur la figure de leur fondateur. Après les guerres de religion, après les périls que l’Église a courus, alors que les catholiques sont engagés dans un immense effort de reconstruction matérielle et spirituelle, les dominicains de Toulouse participent activement au combat de la reconquête catholique. La prédication du Rosaire conserve la même efficacité pour convertir les hérétiques d’aujourd’hui que ceux du XIIIe siècle. Aussi les frères, tant pour fortifier les catholiques que pour ramener les dissidents, vont implanter méthodiquement la confrérie dans toutes les paroisses rurales de la région.
Jean-Vincent Bernard, en 1676, ne présente pas autrement l’épisode légendaire. La croisade de la prière s’avère plus efficace que la croisade des armes : pour appuyer la parole de Dieu, saint Dominique n’a d’autres armes que le crucifix et le Rosaire.

« Cette dévotion de la sainte Vierge a plus fait que toutes les controverses, disputes et miracles, même que la croisade, en tête de laquelle, comme généralissime de la milice de Jésus-Christ, Dominique animait le combat avec le crucifix que vous reverrez aujourd’hui dans notre église de l’Inquisition. »

Au temps des huguenots comme au temps des cathares, le Rosaire constitue l’arme défensive et offensive contre les ennemis de la foi catholique. Ce n’est pas seulement vrai de la victoire sur les Turcs (à Lépante en 1571, à Vienne en 1683), mais aussi de la victoire sur les huguenots (à La Rochelle, qui capitule le 28 octobre 1628 ; à Toulouse, quand on rédige le procès-verbal de la translation des reliques de S. Thomas dans le mausolée monumental, lors du chapitre général à la Pentecôte de 1628, on note que c’est l’année du succès du roi au siège de La Rochelle). Mais aussi à Limoux.



3. L’image du Rosaire épargnée par le feu (13 janvier 1659)

Une relique dont l’authenticité n’est pas suspecte

Un cliché pris par Jean Dieuzaide à Toulouse avant 1984 et surtout une photocopie du recto et du verso de l’original procurée (le 18 février 1996) par sœur Patricia Burns, archiviste de la Visitation d’Annecy, permettent de l’étudier de manière précise.

L’objet était conservé dans un reliquaire à Toulouse, au monastère de la Visitation (rue de la Dalbade) fondé dès le Concordat, grâce à quoi les souvenirs historiques de l’ancien monastère n’ont pas disparu du fait de la Révolution. Depuis la fermeture de la Visitation en 1984, le reliquaire en question se trouve à la Visitation d’Annecy. À Toulouse, dans les années 30, les Visitandines entretenaient la dévotion en diffusant un feuillet de quatre pages (imprimé en 1935), qui portait le texte de l’attestation authentique du miracle. Ce feuillet était accompagné d’une photographie du reliquaire.

La relique, si pieusement conservée depuis 1659, est un panneau de bois, large de 31 cm, haut de 27 cm, au revers duquel se voient des traces de brûlures et une banderole ancienne sur laquelle est écrit : Cette image a esté miraculeusement préservée dans un grand feu le 13 Ianvier [1659 ajouté].
De face, est collée la partie conservée d’une image ancienne de la confrérie du Rosaire de Toulouse, image intitulée Litanies et oraisons / qui se chantent à la procession / du sacré Rosaire de la Vierge.
Au centre, encadrée par le texte des litanies disposé en deux colonnes (la première colonne, à gauche, porte de nouveau le titre Litanies de / Nostre Dame / du Rosaire), figure l’image de la Vierge à l’enfant donnant le Rosaire à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne. Dans le bas, 40 mm sont occultés par la copie de l’inscription ancienne, mais les lacunes du texte des litanies révèlent qu’un quart environ de la feuille originale n’était déjà pas conservé en 1676.. De sorte que la partie à présent visible de l’image du Rosaire se réduit à un rectangle de 197 mm de large sur 169 mm de haut.
La Vierge s’inscrit dans un nimbe formé d’un rosaire auquel s’entrelacent le feuillage et la floraison d’un rosier (les roses ponctuent chaque dizaine). Ce rosaire est lui-même environné d’angelots, et du rosaire émanent en direction du centre des rayons lumineux. Au centre, se dresse la Vierge, le front ceint de la couronne princière ; elle se tient debout sur un croissant de lune comme la femme de l’Apocalypse (Ap 12, 1) ; elle porte l’enfant Jésus sur le bras gauche. Inclinée vers saint Dominique à sa droite, de la main droite elle lui remet un chapelet auquel est suspendue une croix. De son côté, l’enfant Jésus, la main droite tendue, index dressé, vers le visage de la Vierge, se penche à gauche vers sainte Catherine de Sienne, à laquelle il remet un chapelet identique.
Voilà, en somme, une représentation classique de Notre-Dame du Rosaire. De Dominique, on aperçoit l’auréole qui flotte au-dessus de sa tête et le lys emblématique qui semble posé sur son épaule (mais qu’il devait, sur la partie manquante de l’image, tenir de la main droite), tandis qu’il reçoit le rosaire de la gauche. Catherine de Sienne, couronnée d’épines, lève la main droite pour recevoir le rosaire, tandis que, de la gauche, elle tient une croix de dimensions impressionnantes.
Le formulaire des litanies de la Vierge, tout en comprenant les invocations des litanies dites de Lorette, s’apparente par les supplications Te rogamus audi nos au style des litanies des saints. Ces litanies ne se retrouvent que dans le livre de prière de la confrérie du Rosaire de Toulouse. Ce volume contient, p. 85-93, les litanies [de la Vierge] et prières qu’on dit avant de finir la Congrégation. Cependant les deux versions des litanies présentent quelques variantes.
Reste une dernière question, celle de la date, antérieure au 13 janvier 1659. Le seul indice disponible est l’invocation pro rege nostro Ludovico, qui fait penser, compte tenu du caractère archaïque de l’image, aux débuts du règne de Louis XIII, donc après 1610.
Quant à l’auteur, l’image complète en portait peut-être la mention dans le bas, mais, à moins d’en découvrir par bonne fortune un autre exemplaire, cette identification est perdue à jamais.

Le récit du “miracle du feu” est celui qu’a recueilli l’enquête canonique

Voici le texte de l’attestation authentique délivrée le 26 août 1659 par le chanoine Dufour, vicaire général de l’archevêque Pierre de Marca (en orthographe modernisée) :

Une image vieille et usée du Saint Rosaire fut jetée par une religieuse de la Visitation dans le feu pour empêcher qu’elle fût profanée, laquelle image demeura dans le brasier de la cuisine du monastère pendant que ladite sœur entendit la messe et fit ses exercices ce dévotion, sans qu’elle fût nullement brûlée, quoique la planche sur laquelle elle était collée fût tout en feu et toute charbonnée comme il se voit encore.
Ladite sœur religieuse trouva même et vit comme une couronne de feu qui couvait l’image, laquelle étant toute crasseuse et huilée quand elle la jeta, elle la sortit du feu plus belle et plus nette qu’elle n’était auparavant.
Cette merveille fut suivie d’une autre, qui est que ladite sœur, nommée Françoise-Gabrielle de Bories, par une secrète inspiration, après avoir invoqué Dieu à genoux, mit bien avant dans le fourneau ardent sa main et quasi tout son bras, prit la sainte image et la porta sur une table voisine et, par un miracle évident, n’eut ni la main, ni le bras, ni le visage qu’elle approcha de la flamme, ni les habits, brûlés. Ce que ladite sœur l’a juré et protesté, etc.

Ce procès-verbal a été diffusé par les dominicains toulousains

En 1676, par Jean-Vincent Bernard, dit Bernard du Rosaire, dans la partie du Triple rosaire intitulée Rosier Mystique, 2e partie, p. 4, dédié « À Madame, Madame Élisabeth Angélique Fouquet, supérieure du Monastère de la Visitation de Tolose » [supérieure de 1674 à 1680], dédicace suivie du récit « Merveille d’une image du S. Rosaire, de simple papier, laquelle n’a pas bruslé dans les flammes », qui reproduit le procès-verbal dressé le 26 août 1659 par le vicaire général Dufour.

De même, en 1693, par Jean Jacques Percin, Monumenta conventus Tolosani, Rosarium, Pars III, c. VI, p. 129 : « Imago flammis injecta et ab igne intacta », qui reproduit, lui aussi, le procès-verbal dressé le 26 août 1659 par le vicaire général Dufour.

Et par les estampes toulousaines du Rosaire

Les estampes toulousaines du Rosaire font partie du dossier documentaire. J’ai étudié et publié ces gravures dans mes communications à la Société archéologique du Midi de la France en 1996 et 1997 : en 1676, l’œuvre gravé de Michel Beaujean ; en 1690 : le diplôme gravé par Jacques Simonin.

La gravure de Michel Beaujean est la plus intéressante. Elle représente :

– Au centre, sous N. D. du Rosaire, un bûcher sur lequel se dresse l’image du Rosaire, surmontée par le livre, certainement celui de S. Dominique à Fanjeaux.
– À droite de la Vierge (à g. pour nous), place d’honneur, se tiennent agenouillés l’évêque S. François de Sales, qui proclame dans un phylactère « Je promets de dire le Rosaire », et derrière lui la Mère Élizabeth Angélique Fouquet, prieure de la Visitation de Toulouse de 1674 à 1680, suivie de deux autres sœurs.
– À gauche de la Vierge (à dr. pour nous), se tient S. Dominique agenouillé, à qui la Vierge enjoint dans un phylactère « Prêche le Rosaire aux Toulousains », inscription qui raccorde le miracle de l’image du Rosaire épargnée par le feu à celui de la conversion des Toulousains par la prédication du Rosaire.
– Enfin dans un encadrement figure le sixain rapprochant Toulouse de Fanjeaux :


Le feu qui dans Fanjeaux pour détruire l’erreur
n’eut autrefois d’ardeur qu’à brûler l’hérésie,
en nos jours à Toulouse, aux Filles de Marie,
pour consoler leurs âmes et embraser leurs cœurs,
au milieu de son sein, dedans leur monastère,
conserve sans brûler l’image du Rosaire.

Le sixain manuscrit, d’écriture XVIIe siècle, de texte à peu près identique, joint à l’image dans le reliquaire, est accompagné d’une note d’une autre main aussi ancienne, que je transcris en orthographe contemporaine :

Voilà un double de l’écrit qu’avait fait faire notre très honorée Mère M. T. de Passier pour mettre au bas de l’image de Notre-Dame du Rosaire qu’elle avait apportée de Toulouse et fait accommoder proprement. Le Rosaire s’y dit très souvent par celles qui passent et qui iront exprès.

Comme la Mère Marie Thérèse de Passier, du monastère d’Annecy, a été prieure à Toulouse de 1686 à 1690, le texte gravé par Beaujean est antérieur à celui contenu dans le reliquaire.

L’ordalie par le feu, comme à Fanjeaux au temps de saint Dominique

Lorsqu’à Toulouse, en 1659, une image du Rosaire a été préservée des flammes, les contemporains, du moins les dominicains, n’ont pas manqué d’y voir une réitération du prodige de Fanjeaux.
Matériellement, bien sûr, quant à la factualité du document préservé du feu, à Toulouse l’image du Rosaire comme à Fanjeaux le libelle de S. Dominique.
Mais surtout formellement, quant au sens, lorsqu’on interprète le miracle de Toulouse comme celui de Fanjeaux, en voyant ici et là deux scènes d’ordalie où le miracle sert de preuve juridique pour attester la vérité.
Quelle vérité ? Au XIIIe siècle, l’épreuve par le feu constitue une vérification judiciaire de la vérité de l’enseignement de Dominique, dont l’écrit est préservé des flammes tandis que celui des hérétiques est consumé par elles. Devant les contestations religieuses qui se sont élevées au XVIe siècle touchant les enseignements et les dévotions des catholiques romains, le miracle du feu devient un démenti d’En Haut aux négations des huguenots, une confirmation céleste des positions défendues par les Frères Prêcheurs. L’histoire de la reconquête catholique sur les albigeois de jadis recommence face aux hérétiques d’aujourd’hui, appuyée à présent comme jadis sur des signes cohérents, ne dubitent hodierni increduli, ainsi que l’écrivait Michaelis.



Conclusion

Ainsi les trois miracles de la légende toulousaine – qu’on les dise de Dominique ou du Rosaire, cela revient au même – s’inscrivent dans une perspective unique, celle du combat contre les ennemis de la foi catholique. Le Rosaire de Dominique en est l’arme spirituelle, victorieuse naguère des ottomans à Lépante en 1571, mais déjà des albigeois à Muret en 1213, et à présent des huguenots à La Rochelle en 1628. La Vierge, qui inspire l’action apostolique de Dominique, demeure victorieuse de toutes les hérésies. Cunctas haereses interemisti. Aussi les flammes ne peuvent-elles détruire son image et, dans la partie encore intacte de ses litanies, est-elle invoquée comme celle qui obtient par son intercession l’anéantissement des hérétiques et des ennemis de la foi : ut haereticorum et inimicorum nostrorum humiliationem impetrare digneris, te rogamus audi nos. En comparaison d’un pareil enjeu, les remarques de la critique historique quant à la réalité des événements ne faisaient pas le poids. Elles n’avaient pas de quoi troubler l’engagement personnel de ces militants de la cause catholique qu’étaient les dominicains méridionaux du XVIIe siècle dont les récits des miracles toulousains nous révèlent les convictions inébranlables.
Faire revivre l’élan apostolique de saint Dominique face aux urgences apostoliques du moment historique, tel était leur désir ardent, comme tel doit être le nôtre aujourd’hui.


6 juillet 2008


Le Rosaire au siège de La Rochelle
Dans la notice de J.-B. Carré, AD, 25 janvier, Amiens, 1678, p. 602-603.

[Prieur de l'Annonciation], il gouverna ce nouveau couvent avec tant d'application et y fit la piété, la mortification et l'étroite observance avec tant de zèle, qu'il mit cette maison nais­en une si haute réputation, que Louis XIII de triomphante mémoire, assiégeant La Rochelle que Anglais tâchaient de secourir, écrivit à la reine Marie de Médicis sa mère de faire faire des prières pour la prospérité de ses armes et pour l'heureux succès de ses desseins, qui ne ten­qu'à désarmer et détruire l'hérésie.
La reine envoya quérir le P. Carré, lui montra l'ordre du roi son fils et l'avertit qu'elle avait choisi l'église de son couvent pour y faire réciter le Rosaire de la sainte Vierge, tout haut et par œurs, comme elle l'avait vu pratiquer à Florence, à Pise et dans plusieurs autres couvents de notre Ordre en Italie', espérant que, par l'intercession de la sacrée Vierge et par les prières de ses religieux, réduirait cette ville rebelle sous l'obéissance du roi son fils. Le Père la conforma dans ce pieux et, par son conseil, la reine dépêcha un de ses aumôniers à Monsieur l'archevêque de Paris2, qu'il donnât ordre à Messieurs les curés d'avertir le peuple à leurs prônes que, le samedi 20 mai 1628, commencerait à chanter le chapelet à haute voix dans l'église des FF. Prêcheurs du faubourg . Honoré, pour la personne sacrée du roi et pour la prospérité de ses armes.
Au jour destiné, la reine mère, la reine régnante, M. le duc d'Orléans, les Éminentissimes car­dinaux de La Rochefoucault et de Bérulle, M. L'archevêque et plusieurs autres prélats, toute la cour et foule incroyable de peuple, se rendirent à notre église. Le R. P. Gabriel Parque, religieux du cou­, fit l'ouverture de cette auguste cérémonie par une éloquente prédication où, après avoir déclaré les intentions de Sa Majesté, il la finit en exhortant le peuple à réclamer la protection toute-issante de la sacrée Vierge pour le bonheur des armes du roi. M. L'archevêque lut à haute voix les mystères du Rosaire et commença à le réciter ; les religieux et les assistants continuèrent à le dire par chœurs. Cet illustre prélat en fit la conclusion par les oraisons ordinaires ; il porta l'image de la sainte Vierge en procession par le cloître.
On continua cette dévotion avec une ferveur admirable et avec une si visible bénédiction du ciel, que Dieu donna une glorieuse victoire au roi sur les Anglais à l'île de Ré et réduisit La Rochelle son obéissance, où il entra triomphalement le jour de la Toussaint.

Cela est repris à peu près tel quel par Jacques Lafon dans sa Préface apologétique pour le sacré Ro­saire, dans AD, octobre I, Amiens, p. xcvi-xcvii (qui allègue auparavant le danger couru par la ville de Limoux en 1537, et ensuite le siège de Vienne par les Turcs en 1683).


Dans la vie de Pierre Louvet, profès de Dijon, AD, II, 15 février, Amiens, 1679, p. 546-548.

Il suivit le roi Louis XIII, avec plusieurs religieux de l'Ordre, au fameux siège de La Rochelle ; servirent utilement, soit auprès des malades dans l'hôpital royal, soit au camp à administrer les aux soldats, soit à prêcher et à les exhorter de combattre pour la religion et pour l'État.
Le Père prêcha les excellences du saint Rosaire avec tant de succès qu'il n'y avait presque point de soldat dans l'armée qui n'eut et qui ne dit son chapelet. Nos Pères leur en distribuèrent plus quinze mille, et toute l'armée, à l'exemple du roi, implorait tous les jours la protection de la SacréeVierge contre les hérétiques, qui avaient rendu cette ville séditieuse le boulevard de leurs erreurs et de rébellion.

' Cette pratique de la récitation publique du Rosaire par choeurs alternés, propagée en Italie par le dominicain Timoteo Ricci, avait été introduite à Toulouse par le P. Réginald Cavanac (t 1618) : AD, 19 juin, Amiens, 1689, p. 644-645. « Il fallut établir [à Toulouse] une congrégation particulière, dans laquelle après une petite exhortation sur le sujet de l'évangile, il faisait réciter tous les samedis le Rosaire par chœurs, lequel était fini par les litanies de la Vierge ; en quoi il prit une peine extrême mais en récompense Dieu donna tant de bénédictions à ses travaux qu'il y accourait des personnes en foule, non seulement du peuple et des bourgeois, mais encore des gens de robe, des conseillers et des présidents, qui interrompaient leurs affaires séculières pour venir faire celles de leur salut. Cette pieuse et sainte manière de dire le Rosaire avait été déjà pratiquée en Italie par nos Pères, ainsi que je l'ai rapporté en la vie du V. P. Timothée Ricci ; mais le P. Réginald Cavanac a été le premier qui l'a introduite en France, où elle est maintenant [1689] en vogue en plusieurs de nos couvents. » 2 Jean-François de Gondi.
Appendice
Dieu exauça les prières de ce pieux monarque : y entra victorieux le 1er1628. Le . Louvet et ses religieux marchaient des premiers en chantant les litanies de la Sacrée Vierge ; por­élevée une grande bannière de taffetas blanc, bordée d'une frange bleue, sur laquelle on voyait 'un côté l'image d'un crucifix et celle de Notre-Dame, entourée d'un Rosaire, avec ces paroles : Gaude Maria virgo, cunctas haereses sola interemisti in universo mundo. l'autre côté, on voyait 'adorable nom de Jésus, et un peu plus bas la figure d'un calice, sur la coupe duquel était une hostie éclairée de rayons, avec cette inscription : Odora sacramenti Domiuici fragrantiam.
En moins de trois semaines, il distribua plus de cent cinquante douzaines de chapelets à ceux qui s'étaient réconciliés à l'Église, après avoir abjuré leurs erreurs. Toute l'armée victorieuse témoigna des acclamations publiques que la dévotion du saint Rosaire avait beaucoup contribué à la réduc­de cette ville rebelle sous la puissance de son roi légitime.
Pendant le siège, les ennemis qui faisaient toujours grand feu, tirèrent un coup de canon dont le boulet s'arrêta miraculeusement au pied du crucifix du P. Louvet qui exhortait les soldats : qui le en si haute réputation qu'après son retour à Paris les premières personnes du royaume le considé­comme un saint, particulièrement Madame la surintendante des Finances, qui se fit apporter ce pour le conserver avec grand soin.
La charité de Jésus Christ qui embrasait son coeur le rappela en Espagne, pour consumer sa vie au service du prochain, où peu de temps après il mourut saintement [à Madrid, en 1630].


Le Rosaire pour la défense de Limoux contre les huguenots en 1536
Jacques Lafon, AD, Octobre I, Amiens, 1712, Préface apologétique pour le sacré Rosaire, p. xciv.

La ville de Limoux, dans le Languedoc, se trouvant exposée, l'an 1536, à un danger évident d'être infectée des erreurs de Calvin, qui se répandaient avec tant de furie dans le royaume, tâcha de se de ce venin avec toute l'application possible.
Nos religieux firent paraître un grand zèle pour le soutien de la foi, en exhortant les habitants à s'adresser par le moyen du Rosaire à celle qui a étouffé toutes les hérésies, ainsi que reconnaît 'Église. Ce qui ayant été connu de l'archevêque de Narbonne [Jean de Lorraine], dans le diocèse du­Limoux est situé, il expédia le 26 février 1537 des lettres pastorales qui commencent par ces pa­: Cum nuper accepimus, qui se conservent encore dans notre couvent, par lesquelles, appliqué à son peuple dans la piété et dans la foi de ses ancêtres, il l'exhorte d'écouter avec joie et avec é les religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, qui prêchent les excellences et les avantages de dévotion, et de s'engager dans ce pieux exercice.
Les habitants de Limoux écoutèrent la voix de leur pasteur qui leur présentait une nourriture si solide contre l'hérésie, et ils profitèrent si heureusement par leur ferveur à honorer et à prier la sainte Vierge, qu'ils se virent hors de danger.
Ils ont ressenti la même protection en plusieurs autres occasions, en se servant du même re­mède. Les mêmes hérétiques attaquèrent, quelque temps après, la même ville, pour s'en rendre les maî­. Ils s'étaient déjà presque saisis du pont, et il y avait lieu de craindre qu'on ne vit la ville exposée à la fureur et à la cruauté de ces apostats. Ils eurent encore recours à .-D. du Rosaire, ils firent une solennelle dans la ville, et ils eurent la consolation de se voir en sûreté. Cette procession se chaque année en actions de grâces d'une protection singulière, et le jour est fixé au 21 no­, jour le de la Présentation de la sainte Vierge.
Ce n'est pas dans les seules nécessités spirituelles qu'ils ont éprouvé la vertu de cette sainte pratique, ils n'en ont pas moins ressenti les effets dans leurs besoins corporels. La peste ravageant la ême ville, on ne voyait partout que les funestes suites d'une mortalité extraordinaire. On invoqua de la Mère de Dieu par le moyen du Rosaire et on promit de faire en son honneur tous les ans autre procession, pour reconnaître un bienfait si signalé. Les vœux de ces pieux habitants furent és, la peste cessa, on exécuta avec exactitude le vœu, qui se continue encore au mois de juin, le après la fête de saint Claude [6 juin].

 


par Bernard Montagnes op

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