L'oraison et sa vérité

Avant de « parler de Dieu » ou même « à Dieu » , il convient de laisser Dieu parler. L'oraison est la prière silencieuse devant son Seigneur, temps où, comme on le dit souvent, « Dieu nous parle ». Trop de chrétiens à qui l'on a dit cela attendent que Dieu leur parle avec des mots.

Ils écoutent et n'entendent rien. Ils s'en reviennent perplexes et même déçus. C'est ici qu'il convient de préciser que Dieu ne parle pas dans l'oraison comme notre voisin de table nous parle à l'oreille. S'il parle au cœur, à l'âme ou à ce qu'on voudra, c'est dans un sens imagé. La vérité est qu'il accueille le don de soi-même de la personne qui fait oraison, et travaille en elle à tous les plans de son être. Il peut arriver que l'oraison, où l'on trouve la paix, soit aussi le moment où le Seigneur aide à résoudre un problème ou à porter un souci. Cependant, il ne faut pas se faire illusion. Dieu ne parle pas dans notre prière mais il se saisit d'elle pour nous transformer. L'oraison, comme toutes choses, est un acte de foi, non de vision (ni d'audition). Quiconque entend trop de voix pourrait s'interroger sur leur origine ; il est probable qu'elles viennent du fond de soi-même, ce qui d'ailleurs ne les rend pas au néant, mais évite de réduire l'action de Dieu aux tangages de notre psychologie.

Mieux vaut dire la vérité qui est un fait de foi : dans l'oraison, il ne se passe aucun événement digne d'être raconté. S'il se passe quelque chose, cela vient plutôt de nous et cela n'est pas négligeable, puisqu'il s'agit de nous devant notre Seigneur. De telles remarques n'ont pas pour but d'éliminer quelque intervention de Dieu que ce soit, mais d'insister sur le caractère nocturne de notre vie de foi : nous avançons dans une certaine nuit, nuit qui précède le jour où notre Seigneur se révèlera, à son retour à la fin des temps, nuit qui est déjà éclairée de sa présence dans la foi, l'espérance et la charité. En nos temps de religiosité sensible et sentimentale, l'oraison et son silence – ou, pour la même raison, un moment d'adoration du Saint-Sacrement – sont une école d'attente du retour du Christ et surtout de pauvreté dans le dépouillement de la foi. L'oraison nous rend pauvres de nous-mêmes puisque nous remettons tout dans les mains du Christ et attendons tout de lui. Cet acte de pauvreté et de présence est l'essentiel de ce moment de rencontre. Il ne se passe rien dans l'oraison et pourtant beaucoup de choses s'y passent, car le Seigneur aime creuser une âme qui se confie à lui dans la simplicité. Beaucoup de choses se passent non dans le moment de la prière mais du fait qu'on a prié. À tel point que l'on se prend parfois, en rencontrant quelqu'un, à deviner en cette personne une vie de prière. Il peut arriver que les apparences soient trompeuses, surtout si on ne sait pas les lire. De même que l'on s'amuse à dire : « on le croyait ascète et il n'était que maigre » ou « on le croyait prudent et il n'était que lent », on peut prendre le mutisme pour du silence ; mais une personne qui a une vie de prière ne parle ni ne se comporte comme telle autre, futile et étourdie. Le dominicain, quant à lui, puise dans ce silence et cette pauvreté quelque chose de la vérité de sa vie consacrée, de son étude et de sa prédication.

Annonces