La vie liturgique

La célébration liturgique de l’office canonial est un des piliers sur lesquels repose la vie dominicaine. C’est un principe que nul ne conteste. Il est fondé dans l’histoire. Il est inscrit dans les textes. Il est vécu par les communautés.

La vie dominicaine ne serait plus elle-même si elle n’honorait pas cette composante essentielle. Il n’est pas seulement demandé aux frères de prier, ce qui est la moindre des choses pour des religieux, il leur est demandé de prier ensemble et avec quelque solennité. Il leur est demandé de faire de cette prière chorale le centre et le cœur de leur vie religieuse apostolique. Comme les moines ou les chanoines, leurs prédécesseurs, ils participent à la sanctification du temps par leur prière assidue. L’année, les semaines, les jours sont scandés par la récitation de l’office. L’année liturgique rythme leur prédication. C’est une respiration, avec ses temps plus forts et ses phases de reprise. C’est une source à laquelle les frères viennent puiser ensemble, le Seigneur créant mystérieuse- ment entre eux une âme commune. Chaque jour, ils sanctifient les heures avec tous ceux qui prient et au nom de tous ceux qui ne prient pas.

 

Sanctifier les jours et les heures

 

Le matin, ils chantent la louange du Créateur, qui fait lever le jour sur les justes et sur les injustes. Le soir, ils se réunissent pour supplier le Seigneur et lui offrir le labeur de la journée. La nuit, ils récitent les psaumes et écoutent les diverses lectures qui les nourrissent et les stimulent. Au cœur de la journée, au moment le plus opportun, la messe conventuelle réunit tous les habitants de la maison pour célébrer « les mystères du salut auquel les frères ont part, qu’ils contemplent et qu’ils annoncent » (LCO 57 et 59).

 

Au temps de saint Dominique la liturgie canoniale était si développée, elle occupait tellement le temps dans la journée, qu’il engagea ses frères à célébrer l’office avec simplicité et sobriété (LCO 65). Et là encore les frères prêcheurs se trouvent pris entre deux pratiques qui n’appartiennent ni l’une ni l’autre à leur tradition. Celle des moines de la famille de saint Benoît dont la journée est sans cesse interrompue par la cloche qui appelle les frères au chœur, si bien qu’ils n’ont jamais plus de deux heures continues pour travailler. Et celle de la Compagnie de Jésus qui fait rupture avec la tradition des religieux de réciter au chœur les heures canoniales et de chanter messe et offices (CSJ 586) et y renonce complètement pour pouvoir mieux se consacrer à sa mission.

 

La liturgie est vraiment au cœur de la vie des prêcheurs, car, entre autres raisons, elle demande l’accord et la participation active de tous : "Chacun aura conscience de cette obligation commune » disent les Constitutions" (LCO 63).

 

Une communauté qui serait persuadée qu’elle perd un temps précieux, pris sur le travail intellectuel et sur la vie apostolique en consacrant le temps nécessaire pour célébrer l’office de façon digne et conséquente aura tendance à le réduire à une simple et rapide récitation, pour respecter la loi. Cette attitude manifesterait un certain tropisme vers l’intuition de saint Ignace.

 

L’expérience montre que s’il est plus onéreux, du moins pour ceux qui en portent la charge, de célébrer plus amplement, le bénéfice spirituel et apostolique est considérable. Le Seigneur comble ceux qui l’aiment et qui lui font confiance. Les plus grands religieux dominicains, ceux qui ont produit une œuvre utile à l’Église, ne sont pas ceux qui ont déserté l’office. Ils y ont, au contraire, puisé cette âme qui fait de leur œuvre autre chose que celle de savants.

 

Dans la célébration de l’office, les frères prêcheurs assurent aussi un service d’Eglise. Ils entrent dans cette prière qui est celle de toute l’Église. Le mot « office » contient une connotation de "travail ". Ils assument une charge. C’est leur devoir, au même titre que la prédication, et, il est également utile au salut des âmes. Le monde en a besoin et l’Église leur a confié la charge de faire face à ce besoin.

 

Mission d’Église et source de vie

 

"Ils invoquent le Père des miséricordes pour l’Église universelle et pour les besoins et le salut du monde entier " (LCO 51).

 

Et cette charge est un fardeau qu’ils doivent porter courageusement, car il est « doux et léger », comme le joug du Seigneur. Cette contrainte donne à leur prière une objectivité vraiment salutaire. Le respect de l’horaire est rappelé par la cloche et non par la montre individuelle, idole de l’individualisme, la récitation ou le chant noté des psaumes, la régularité des éléments de l’office, etc., tout cela permet aux frères de prier sans qu’ils soient gênés par leur subjectivité : la fatigue, les soucis, les humeurs, les élans ou les déprimes, les goûts personnels, les variations jamais synchroniques des méta-bolismes individuels ! Le caractère objectif de l’office n’est pas sans déteindre sur « l’esprit » dominicain, qui se retrouve dans la manière d’aborder les études, de se comporter dans les groupes. Il se démarque ainsi d’autres méthodes plus subjectives.

 

Mais par-dessus tout la sainte liturgie est le haut lieu où les frères en commun, célèbrent le Sauveur. Là ils exercent ce que saint Paul appelle le mystère de la piété. Deux mots qui ont été dévivifiés et qu’on hésile à employer. Ils vont pourtant au cœur de la liturgie qui célèbre les mystères de Dieu, cette réalité divine qui reste invisible et à laquelle l’homme, par grâce, a accès. La piété qui est cette attitude particulière de l’homme face à son Dieu qu’il prie avec amour. La Parole qu’ils ont à proclamer, les frères prêcheurs ont d’abord à la recevoir. Cette Parole c’est le Christ, dans ses divers mystères. " Oui, c’est incontestablement un grand mystère que celui de la piété. Il a été manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, vu des anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, enlevé dans la gloire " (1 Tm 3, 16).

 

Tout est dit même si aujourd’hui on le dit autrement. La solennité de l’office, ee n’est pas d’en rajouter tant et plus, mais une certaine qualité dans la présence, dans la beauté, dans l’ouverture de chacun à Celui qui vient, dans la joie manifeste que chacun éprouve à s’unir à la liturgie céleste de ceux qui " chantent un cantique nouveau devant le trône [...]. Ceux-là, ils ne se sont pas souillés avec des femmes. Ils sont vierges (entendez : ils se sont voués entièrement au vrai Dieu et ont renoncé à toutes les idoles du monde) ; ceux-là suivent l’Agneau partout où il va » (entendez : ils ont écouté le Christ leur dire : » Suis-Moi ! " et ils l’ont suivi (Ap 14, 4).

 

La liturgie, si elle est subie, devient source d’ennui, elle est d’un ennui mortel ! La liturgie, si elle est aimée, devient source de vie. Elle est vivante autant que vitale. Et très vite, on s’aperçoit qu’elle contient une telle force qu’elle est plus efficace que tout. Efficace pour transformer les frères personnellement et communautairement. mais aussi efficace sur le plan apostolique. Une communauté qui prie dans la beauté et la ferveur est en acte de prédication. Et le Seigneur qui connaît les cœurs sait toucher qui il veut. Car ce qui touche et entraîne à la conversion ce n’est ni la seule beauté des chants, ni le nombre des officiants, ni la longueur des prières. Ce qui touche, c’est le Seigneur qui parle à haute voix par la voix de ses frères. Et c’est un vrai mystère, qui introduit au silence.

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