Obéissance

 L’obéissance ne devrait jamais avoir pour but d’obtenir que le religieux soit brisé et humilié, comme cela fut compris trop souvent dans la mouvance du jansénisme, mais qu’il soit fidèle à la parole : la Parole de Dieu, la parole donnée, la parole qui sort de sa bouche en prédication.

 La très grande liberté dont jouissent les frères et à laquelle ils sont viscéralement attachés, n’est possible que dans la mesure où chacun prend à cœur ses responsabilités, a le souci effectif du bien commun et accepte de porter le poids du jour et de la chaleur. Si saint Benoît prend acte de la faiblesse humaine et organise son œuvre de façon à tirer le meilleur de gens ordinaires, si saint Ignace fait appel à la force de caractère et fait plutôt confiance à la volonté bien encadrée, saint Dominique et la tradition dominicaine font le pari d’en appeler à la raison et à la conscience professionnelle. C’est beau, mais très risqué. Trop risqué, pensera-t-on dans les siècles suivants. L’obéissance dominicaine se conçoit comme cette allégeance que le chevalier du haut Moyen Age fait à son suzerain. Le suzerain a été accepté par ceux qui deviennent ses vassaux. Il est de ce fait devenu leur maître, mais ses vassaux ne sont pas ses serviteurs. Car chacun est maître chez lui. Ils ont donné leur parole. Ils mettent leur honneur à respecter la parole donnée. Ils ne supporteraient pas de se voir trompés, ni ne toléreraient d’être eux-mêmes traîtres à leur parole et félons. Chacun est d’autant plus obéissant qu’il est plus libre. Donner ou reprendre sa parole est un point d’honneur au-dessus de tout. Chaque chevalier a son domaine, son histoire, sa lignée, ses combats a mener, sa fortune à gérer. Mais il ne se conçoit pas seul. Il partage le pouvoir avec d’autres, des égaux, des pairs. Il pourrait, quand son tour viendra, prendre la tête, comme il sait se plier à une décision prise loyalement, même si cette décision n’est pas celle qu’il aurait voulu voir prendre.

 

Ainsi conçue, l’obéissance est une affaire de noblesse de cœur. Elle est incompatible avec la médiocrité et la mesquinerie. Elle n’est pas dépendante d’un ordre, elle le prévient. Elle ne tergiverse pas avec celui qui gère l’autorité. Elle ne biaise pas pour obtenir (de guerre lasse) ce qu’elle sait qu’on doit lui refuser. Elle ne s’aplatit pas ni ne s’humilie inutilement. Elle est fondée sur une confiance réciproque. C’est une altitude de grande personne, au sens où ces personnes sont grandes.

 

Inutile de dire que celte obéissance dans la liberté est difficile. Elle exige de chacun qu’il vive au sommet de lui-même. Elle s’adresse à des adultes, et non à des enfants, à des gens honnêtes et qui ne perdent pas de vue leur horizon. Elle part du principe qu’il n’est pas nécessaire de surveiller ni de rappeler à l’ordre ceux qui ont participé aux décisions prises ensemble. Et comme dans les histoires de chevalerie, tout ne se passe pas aussi bien qu’on le voudrait. « Là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », disait un célèbre prédicateur. Les frères prêcheurs font profession sur leurs Constitutions. Ces Constitutions, ils peuvent eux-mêmes, selon des procédures connues de tous, les modifier. Aussi n’ont-ils aucune excuse s’ils ne sont pas fidèles à ce qu’ils ont promis par vœux. Par l’obéissance, chaque frère tient dans ses mains la réussite ou l’échec de son ordre.

 

Ici on retrouve l’image de l’orchestre. Obéir au chef, jouer juste, écouter les autres, etc., voilà l’obéissance bien conçue.

Annonces