La liturgie dominicaine

Parfois, nous, dominicains, pensons que les gens viennent chez nous pour entendre nos sermons : c'est vrai, mais ce n'est souvent à leurs yeux qu'un élément de l'ensemble. Ils viennent aussi pour la beauté de la célébration, lorsque c'est le cas ; mais il nous arrive aussi de penser à l'excès que le répertoire musical résume la dignité d'une célébration liturgique.

S'ils prennent goût à une Messe bien chantée, c'est aussi parce qu'ils aiment des célébrants qui savent célébrer, avec cette présence si maîtrisée qu'elle sait se faire discrète. On a trop fait de la célébration de la Messe, dans les églises françaises, le lieu d'une animation d'une soirée de variétés, hélas sans le professionnalisme ni l'attraction érotique des stars de l'écran, mais avec tous leurs travers, dont celui de l'envahissement de l'avant-scène dès qu'on a le micro à la main. Au contraire, la grandeur et la simplicité d'une Messe viennent d'abord de son exactitude cérémonielle et de son intériorité, lorsque les célébrants sont au service du texte, des gestes et du silence qui servent la Parole et le Sacrifice. La Messe est donc un ensemble et chaque domaine contribue à mettre l'autre en valeur. Si je peux rendre hommage à la liturgie que les couvents dominicains m'ont donné de vivre depuis vingt ans, je dois aussi me faire le témoin des progrès de l'intériorité dans la façon de la célébrer.

 

Plus profondément, la Messe est la source du mystère que nous avons à prêcher. C'est elle qui nous apprend ce qui est à dire. C'est elle qui nous rend chrétiens et prêtres avant de faire de nous des prédicateurs, à tel point que nos prestations homilétiques pâlissent d'avoir à parler de telles choses. Au cœur des médiations sacramentelles de la grâce et en particulier de la Messe se trouve le prêtre, dont le rôle a été l'objet d'une crise théologique et spirituelle dont on commence tout juste à sortir. La question des vocations est tributaire de cette crise. Trop de prêtres ont été muets sur le sens du sacerdoce et donc sur ce qu'ils faisaient à la Messe. Pourtant, il faut parler de ces mystères dont dépend le salut du monde. L'adoration est là aussi pour nous pousser à parler à nouveau. L'adoration du Saint-Sacrement, qui prolonge ou prépare la communion eucharistique, contribue aussi à évangéliser nos communautés. J'ai vu des couvents progresser sensiblement dans la paix et dans une certaine forme de profondeur, des suites de la mise en place d'une adoration publique, par exemple le dimanche soir avant les vêpres.

 

La liturgie est aussi la prière de l'Office, celle qui sanctifie les heures du jour : laudes, vêpres, complies, etc. Les dominicains ont conservé l'essentiel de cette prière que l'on croit encore aujourd'hui réservée au monde monastique, alors qu'elle est la prière du peuple chrétien, de la communauté de tous ceux qui se rassemblent pour prier, comme les premiers chrétiens le faisaient matin et soir. La prière des Heures n'est devenue une spécialité monastique que par raréfaction et rétrécissement, peut-être aussi de par le caractère musicalement élaboré qu'elle prit au cours des siècles, sans compter la distance qu'instaura la langue latine à mesure que les langues européennes prenaient leur autonomie. Telle quelle, la célébration des Heures de l'Office divin est le trésor de l'Église, proposé à tous. C'est donc chose normale que les dominicains s'y vouent en communauté, la célébrant avec joie, beauté et solennité. Cette prière, qui célèbre les mystères du Seigneur et les saints de l'Église, est une école d'objectivité, celle que procurent aussi la vie en communauté et l'étude de la vérité. Tout se tient. L'allégresse liturgique dominicaine s'accompagne, de la volonté même de saint Dominique, de « brièveté et de rapidité » pour permettre de s'adonner à l'étude et à la prédication. Brièveté et rapidité ont pourtant été parfois interprétées de travers, donnant l'occasion non pas d'une excessive vélocité mais plutôt d'un certain dessèchement avant Vatican II (on récitait recto tono à toute allure deux ou trois offices de suite) ou bien d'un illégitime allègement post-conciliaire (on a pu ainsi donner des coups de ciseaux dans les offices, voire se passer de leur présence). Les historiens rappellent que la prescription de Dominique visait le grand Office monastique, déployé à la façon de Cluny, dont la célébration empêchait quasiment toute autre activité. C'est d'ailleurs ce qui rend difficile, aujourd'hui encore, un travail intellectuel continu dans les monastères (au sens strict : bénédictins, cisterciens, chartreux, etc.). La brièveté demandée signifiait de ne pas augmenter l'Office des ornementations musicales propres au chant grégorien. Dominique voulait tout l'Office mais sans trop de temps passé à l'esthétisme, car le temps était compté.

 

Cependant, l'Ordre a conservé de sa liturgie propre des trésors de textes et de mélodies. L'année liturgique est ainsi augmentée, au Missel et à l'Office, de fêtes propres à la famille dominicaine, saints de l'Église universelle solennellement honorés (saint Dominique mais aussi notre Père saint Augustin, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Catherine de Sienne, Vincent Ferrier, Pie V, Rose de Lima, etc.), ainsi que nombreux bienheureux qui lui sont réservés : Fra Angelico, le peintre contemplatif, Henri Suso, le mystique, Raymond de Capoue et Hyacinthe-Marie Cormier, les hommes de gouvernement, et bien d'autres, dont les célébrations successives permettent de découvrir petit à petit la figure de sainteté.

 

Par ailleurs, les dernières décennies ont permis le développement d'une liturgie théologiquement et musicalement riches, la « Liturgie chorale du Peuple de Dieu », connue surtout sous le nom du frère André Gouzes, dominicain, qui en a composé ou adapté la musique. L'une des principales qualités de cette liturgie est la constitution d'une année liturgique complète, aux temps musicalement différenciés : le ton de l'Avent et surtout celui du Carême ne sont pas ceux du Temps Ordinaire. Elle a permis en outre à de nombreux laïcs d'entrer dans notre prière liturgique, publique par essence ; à des paroisses et autres communautés de renouveler leur prière à une époque de médiocrité à peine imaginable ; et aux frères eux-mêmes de se retrouver autour d'un répertoire et d'une manière solennelle de célébrer.

Messe et Office sont la charpente et aussi la chair de notre prière quotidienne. Nous y passons plusieurs heures par jour, et notre prédication ne serait pas elle-même sans être d'abord une célébration du Christ. S'il faut contempler pour transmettre, on ne transmet pas grand-chose si l'on n'a guère contemplé

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